21 décembre 2011

Une musique si française, si exotique

Redécouvrir... Fauré, Debussy, Ravel

 

Les Français ont mangé leur pain noir. Quand l'Autriche donnait naissance à un Haydn ou à un Mozart, l'Allemagne à un Glück ou à un Beethoven, la France vivait dans le souvenir du grand Rameau ou trouvait son identité musicale dans le très lointain et très italien Lully. Il a fallu attendre Berlioz et Chopin (dont chacun sait les profondes racines françaises...), au XIXe siècle, pour retrouver une identité musicale propre à l'Hexagone. Mais c'est surtout à la fin du siècle avec les Fauré, Debussy et Ravel que la France musicale a repris de l'éclat. Aujourd'hui encore, nul ne conteste l'importance de ces compositeurs.

Ils sont caractéristiques de la musique française. Pourtant on sent chez eux tant d'inspirations lointaines. La texture de leur musique, souple et légère, est teintée d'harmonies orientales, de gammes pentatoniques, de rythmes slaves. Chef d'oeuvre de l'impressionisme musical, le Prélude à l'après-midi d'un faune de Debussy joue avec les couleurs, avec les sonorités. Il plonge par petites touches l'auditeur, non dans une mélasse émotionnelle romantique, mais dans des états délicats de torpeur, de bien-être, d'inquiétude. Des états qui se chassent, qui s'entremêlent, qui se contredisent parfois.

Moins subtil est le Tzigane de Ravel. Mais tout aussi exotique et tout aussi français. Dans la cadence initiale, le violon solo a la suavité et la verve tzigane. Il démontre une virtuosité sans faille. Ravel s'est approprié cette musique. Il s'amuse à l'orchestrer comme on peint des tableaux. Au lieu de mélanger des couleurs, il mélange des timbres d'instruments. La musique ralentit et accélère, elle ne laisse pas l'auditeur s'installer dans le confort. Le compositeur joue avec nous, et ce jusqu'au sprint final, d'un rythme endiablé.

L'occasion de redécouvrir cette musique est donnée avec le concert de l'Orchestre et du Choeur de l'Université de Genève. Certes, l'ensemble n'a pas le talent individuel ou collectif du Philarmonique de Berlin. Mais il a la fraîcheur et l'enthousiasme de tous les plus grands orchestres du monde réunis. Et ces qualités sont le moteur de la musique. Elles suffisent à lui donner son émotivité et sa beauté.

 

Robin Majeur

 

-- Concert de l'Orchestre et du Choeur de l'Université, direction: Sébastien Brugière, aula du Collège de Saussure, jeudi 22 décembre 2011, 20h. Programme: Pavane et Cantique de Jean Racine de Gabriel Fauré, Prélude à l'après-midi d'un faune et Petite suite de Claude Debussy, Tzigane et Ma Mère l'Oye de Maurice Ravel --


13:40 Publié dans Redécouvrir... | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook

16 décembre 2011

Tactique, stratégie, UDC, le mal absolu ?

Inutile de le cacher: je me suis réjoui que l'UDC, parti dont j'épouse le moins les thèses, n'ait pas obtenu plus de poids au gouvernement. Après tout, concordance ou pas, l'important pour moi, simple citoyen, est de savoir que les idées que je crois les meilleures pour le pays soient défendues au plus haut niveau politique. Et que celles que je considère mauvaises ne le soient pas.

Je me suis moins réjoui du discours de la coalition anti-UDC. Dans leur bouche, les mots "tactique" et "stratégie", propriétés apparemment exclusives du parti agrarien, semblaient l'incarnation du Malin. Des Méphistophélès et des Samiel avec lesquels l'UDC se serait bassement acoquinée. On nous peignait un tableau géant du sabbat des sorcières forniquant vulgairement avec le Diable. Insistant bien sur le fait que seule la luciférienne UDC usait de la manigance sournoise, du stratagème cryptique. Les autres, tous les autres, étant - c'est bien connu - des modèles de transparence, dénués de tout esprit de calcul, oeuvrant uniquement pour l'intérêt général, etc., etc.

Qu'on arrête de nous raconter que l'on peut faire de la politique sans penser tactique. Et d'ailleurs, pourquoi en éprouver de la gêne? Une élection, ce n'est pas appliquer des idées, c'est choisir les personnes qui vont être en mesure de le faire. Deux étapes bien distinctes. La stratégie n'enlève rien à la noblesse de la politique, elle en est partie prenante. Machiavel le disait déjà.

Tenter de jeter le discrédit sur l'adversaire par des arguments fallacieux, ce n'est que se discréditer soi-même aux yeux du peuple. Ce jeu-là est risqué car le peuple n'a pas que des yeux. En temps voulu, il a aussi un crayon, une carte de vote et des urnes à disposition. Le résultat pourrait bien être opposé à celui espéré par les adversaires de l'UDC. Ce qui ne me réjouirait guère.

 

Robin Majeur

 

08:39 Publié dans Prendre le temps | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | |  Facebook

15 décembre 2011

Vol au-dessus d'un nid d'autos

Acacias, Plainpalais, Coulouvrenière, elles sont partout. Des lignes à perte de vue de phares rouges dans un sens, blancs dans l'autre. C'est un nid, mais un gros. Les autos font "coucou". Ou plutôt "poêt-poêt". Ou plutôt "de dieu de dieu!". Ou plutôt "Va chier, connard!"

Effectivement, il y a de quoi devenir fou. Rien n'avance, tout est bouché. Le premier, si j'étais pris au piège, je m'exercerais au juron, je jouerais du klaxon.

Mais non, je suis sur ma bicyclette. Je pédale et m'envole au-dessus du nid de coucou. En sifflotant sous la pluie. Avec le sourire de Jack Nicholson.

 

Robin Majeur

 

18:58 Publié dans Scènes de ville | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook

14 décembre 2011

Une élection inconcordamment concordante

Les puristes de la langue française ne manqueront pas de sourciller à la vue du néologisme contenu dans le titre. Mais il faut bien se rendre à l'évidence: la vedette de cette élection au Conseil fédéral était la grande, la belle, la majestueuse Concordance. Osons la majuscule! Parce qu'elle la vaut bien.

Avant de procéder aux élections, Antonio Hodgers expliquait malicieusement qu'il "n'y a pas concordance sur la [définition de la] concordance". Il ne pensait peut-être pas en avoir une démonstration si probante par la suite. À la tribune, aux micros des journalistes, chaque camp a revendiqué son indéfectible fidélité à la vedette du jour pour justifier des positions pourtant contradictoires. Concordance arithmétique, concordance collégiale, concordance pour la stabilité des ministres sortants: on a paré la diva d'atours aussi élégants que divers.

Résultat: Mme Widmer-Schlumpf a été réélue au nom de la concordance selon la droite modérée et la gauche, au détriment de la concordance selon l'UDC et ses (maigres) alliés, qui proposaient les concurrents MM. Rime et Walter dans la course à la concorde. Insaisissable concordance! Inépuisable vertu! Intarissable source de légitimité! Tout concorde à croire que les politiciens, pas d'accord mais pas cons, accorderont encore bien des tours de danse à Dame Concordance.

 

Robin Majeur

 

16:32 Publié dans Prendre le temps | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : conseil fédéral, élection | |  Facebook

13 décembre 2011

Conseil fédéral: que le spectacle commence !

Je l'avoue tout de go: je ne suis pas le plus grand connaisseur de l'actualité politique fédérale. Je m'informe autant que possible, j'élis mes représentants, je vote avec ma conscience. Bref, comme je ne supporte pas le fatalisme des désenchantés de la politique ("de toute façon ça sert à rien", "tous des pourris"), j'essaie de faire mon devoir de citoyen du mieux que je peux. Peut-être ne ferais-je même pas cela si je n'avais vécu deux moments-clés dans mon éveil à la politique.

Le plus récent est le visionnement du film Mais im Bundeshuus, véritable porte d'entrée dans les institutions politiques fédérales. J'y ai découvert la complexité du système politique suisse. J'y ai surtout découvert la détermination et l'opiniâtreté de nos élus pour défendre leurs causes. Faire passer une loi c'est un parcours du combattant. La lenteur politique suisse, que l'on entend si souvent critiquée, trouvait une explication. Et même plus qu'une explication: une justification. Ce film était tout simplement une leçon de démocratie. Il m'a appris à aimer la politique suisse.

Le deuxième moment important remonte aux années 90. Un matin, malade et dans l'incapacité de me rendre à l'école, je suis resté en pension chez mes voisins. C'était le jour de "l'élection" de Christiane Brunner. Le poste de télévision était allumé. Les adultes avaient les yeux rivés sur l'écran: ils attendaient impatiemment l'entrée de Brunner au Conseil fédéral. Non! ON attendait impatiemment l'entrée de Brunner au Conseil fédéral. Car, tout gamin que j'étais, mal foutu qui plus est, je m'étais pris au jeu. Malgré le suspense, je ne doutais plus que notre favorite allait être choisie. Et patatras, l'enchaînement des événements: Brunner non élue, un homme qui monte au perchoir pour annoncer le refus de son élection et finalement, si mes souvenirs sont bons, le choix du Parlement qui se porte sur Ruth Dreifuss. J'en ai pleuré. Le triomphe de Brunner, celle qui "devait" être élue, n'avait pas eu lieu. Ce jour-là, j'ai vécu ma première émotion politique. Le spectacle de l'élection au Conseil fédéral m'avait fait vibrer. Car oui, la politique c'est aussi un spectacle.

 

Robin Majeur

 

21:19 Publié dans Prendre le temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook

09 décembre 2011

Albert Gallatin - La calculette d'un visionnaire

Redécouvrir... Albert Gallatin (1761-1849), un Genevois au service des Etats-Unis d'Amérique


Il aurait 250 ans cette année. Pour un homme qui a toujours été passionné par les chiffres, ce n'est pas rien de le relever. À la tête des finances des Etats-Unis, Gallatin n'a cessé de calculer les revenus et les dépenses, les dettes et les bénéfices. Comptes d'épicier, fastidieux et rébarbatifs ?

Il incombait, pour Gallatin, de donner du sens aux chiffres. S'il planifie dès 1801 le remboursement de la dette du pays à l'horizon 1817 (objectif atteint en 1835 seulement, pour cause de guerre; on sait ce qu'il en est aujourd'hui), c'est pour permettre aux Américains d'être mieux servis par leur Etat central. S'il s'occupe du budget d'achat de la Louisiane à Napoléon en 1803, c'est pour offrir à son pays d'adoption d'innombrables terres à défricher. S'il finance en bonne partie l'expédition de Lewis et Clark, entre 1804 et 1806, c'est pour mieux découvrir les itinéraires possibles entre est et ouest de l'Amérique et favoriser le développement du commerce.

Avec Gallatin, le chiffre n'est qu'un moyen. Il ne se suffit pas à lui-même. Il doit servir une vision. Et la sienne est large, profonde, dense. En tant que secrétaire au Trésor, il présente des rapports au Congrès sur le développement des voies de transport, des routes et des canaux : améliorer la communication entre les différentes régions, faire tomber les douanes internes, tout cela permettra de renforcer le pays. Fin diplomate, il négocie le Traité de Gand qui établit une paix durable entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Il milite dès 1793 dans une société antiesclavagiste de Pennsylvanie. Son idéal démocratique le pousse à être aux fondements de l'Université de New York, qu'il rêve laïque et accessible à tous. Le sort des Amérindiens le préoccupe. Infatigable récolteur de données, il se fait ethnologue et linguiste pour mieux réfléchir à cette question: comment intégrer les peuples autochtones au pays en construction ? Deux siècles plus tard, la question est loin d'être résolue.

Albert Gallatin est à découvrir à la Bibliothèque de Genève, qui lui consacre une exposition. Naissance au 7 rue des Granges, départ en secret pour l'Amérique, premiers pas sur le Nouveau Monde à faire l'arpenteur, le bûcheron, le professeur de français, engagement politique jusqu'aux plus hautes sphères du pouvoir : cet étonnant parcours est une véritable invitation à l'audace, à la curiosité, à l'engagement. Malgré la persistance d'un accent français qui trahissait ses origines - et qui lui valait quelques sarcasmes -, Gallatin se battait toujours avec ses armes - un esprit bien fait, une éloquence et une force argumentative peu communes - pour emporter l'adhésion à ses projets. Un savant mélange entre l'austérité de la calculette et l'imagination du visionnaire.

 

Robin Majeur

 

-- Albert Gallatin, un Genevois aux sources du rêve américain, Espace Ami-Lullin, Bibliothèque de Genève, jusqu'au 17 mars 2012, du mardi au vendredi 14h-18h, samedi 10h-12h et 14h-17h --


12:58 Publié dans Redécouvrir... | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook

07 décembre 2011

Comme un jour de novembre

Ciel opaque, lumière sombre, pluie fine et constante. Parapluies ouverts, regards baissés, mines renfrognées. Ce n'est pas brumaire mais sinistrôse que les révolutionnaires aurait dû l'appeler. Je veux parler du mois de novembre. Oh bien sûr nous n'y sommes plus. Mais cette année, on a l'impression d'y arriver seulement maintenant, tant on a été épargné jusque-là.

La journée est rythmée au son des jets d'eau provoqués par le passage des voitures sur la chaussée détrempée. Ceux qui travaillent sous les toits ont droit à la régularité métronomique des gouttes qui viennent se déposer sur leur tête. Ceux qui travaillent près d'un parc entendent en ostinato le bruissement des feuilles torturées par la pluie. C'est une véritable symphonie. Mais assez morne et monotone. Pour y déceler de la beauté, il faut se creuser les méninges. Un peu comme face à une partition de Boulez.

Certains y parviennent. Raccrochons-nous à cela. Mais tout de même, vivement le mois de décembre, le vrai !

 

Robin Majeur

 

18:47 Publié dans Scènes de ville | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook

03 décembre 2011

La course de l'Escalade et les plaisirs simples

Coup de canon. Les boulets partent à l'attaque de la vieille ville. Certains sont fonceurs, tête baissée, sourcils froncés, ils veulent arriver droit au but, sans tergiverser. Certains sont rieurs, ils taquinent leur voisin, font coucou à la caméra. Certains sont crâneurs, ils s'assurent de l'attention des spectateurs, exhibent leur musculature autant que leur équipement dernier cri. Certains sont bosseurs, ils contrôlent le rythme de leur respiration, se concentrent sur la fluidité de leurs mouvements, du déroulement de la cheville jusqu'au coulissement de leurs bras, ne se laissant nullement distraire par l'imposant regard de la foule.

Le spectateur est face à la profusion des styles. Un boulet peut être aérien, trompeusement vertical, semblant voler au-dessus du pavé. Un autre, tendance taureau, horizontalité maximale, ne quitte pas la rassurante dureté du sol. Des paires de bras sont collées au corps. D'autres, les coudes bien à l'extérieur, utilisent toute la largeur que leur permettent les concurrents. D'autres encore se balancent allégrement. Les têtes sont droites, penchées en avant, dodelinantes. Les jambes enfin sont en X, en I, en A, voire en Z.

Aux Bastions, cela grouille. Le fumet de la soupe s'élève dans les airs. Les visages sont rouges d'essoufflement, blancs d'épuisement, roses de fierté. J'aime cette course. Il y règne une atmosphère particulière. On y voit des bambins rigolards, des grands-mères appliquées, des jeunettes pimpantes, des banquiers décontractés. Tous avec un dénominateur commun, le plaisir simple de la course.

 

Robin Majeur

 

19:23 Publié dans Prendre le temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook

02 décembre 2011

L'Innocence au Parlement

 

Redécouvrir...le film Mr. Smith goes to Washington de F. Capra

 

À l'heure où les chambres fédérales s'apprêtent à entamer leur première session depuis les élections, je ne peux que conseiller aux nouveaux élus de regarder le film Mr. Smith goes to Washington (M. Smith va au Sénat) du grand Franck Capra. L'intrigue se déroule aux Etats-Unis, un pays qui a plus de points communs avec la Suisse qu'on le dit parfois. Etat fédéral, système bicaméral, pouvoir exécutif largement bridé par le législatif: finalement, entre Washington et Berne, il n'y a qu'une différence de taille. Monsieur Smith monte donc à Washington comme Mme Isabelle Chevalley et tous les nouveaux élus se rendront à Berne. Avec envie, soif d'apprendre, conviction. Et sans savoir ce qui l'attend.

Chef boy-scout, Smith n'a qu'une passion: organiser des activités pour les jeunes. La politique, il ne connait pas. Lorsqu'un sénateur d'un canton - pardon, Etat - décède, les ténors politiques réfléchissent à la meilleure personne pour le remplacer. Le malheureux sénateur a très mal choisi le moment de mourir. D'importants projets sont en discussion au Congrès et les enjeux financiers sont immenses. Il faut trouver une personne qui votera docilement dans le sens du lobby industriel. Par le hasard d'un pile ou face, ils jettent leur dévolu sur Smith, garçon rempli d'un frais enthousiasme et surtout d'une innocence apparement sans borne. Reste à intéresser le jeune homme au poste de sénateur et à le faire élire. Un jeu d'enfant ! On lui promet qu'à Washington il pourra oeuvrer sans relâche à l'organisation de camps pour les jeunes. Convaincante perspective. Quant au passage par la case élection, rien de tel que le soutien d'un magnat de la presse. Matraquage publicitaire et siège au Sénat assuré: le réalisateur Capra regarde d'une oeil critique bienvenu la puissance des médias.

Le candide Smith, génialement interprété par un tout jeune James Stewart, monte à Washington, cette ville étrange, brusquement sortie de terre au tournant du XIXe siècle. S'il ne s'intéressait pas à la politique, ce n'était pas par manque de civisme ou de dévouement patriotique. À peine arrivé dans la capitale fédérale, il fait le tour du National Mall, parcourt Pennsylvania Avenue, se recueille au Lincoln Memorial. Son émotion est profonde et sincère face à ces monuments de l'histoire nationale. Mais ce n'est pas tout, le travail l'attend. Il n'a pas été élu pour des prunes, il doit tenir ses promesses électorales. Entre alors en scène le personnage central de Saunders, sa secrétaire personnelle. Elle, qui travaille depuis des lustres au Congrès, qui est rompue au fonctionnement politique, ne peut s'empêcher de sourire à la vision du nouveau sénateur qu'elle va devoir servir. L'homme n'a qu'une idée en tête: faire passer un bill pour l'organisation de camps avec des jeunes sur de grands terrains au centre du pays. Jean Arthur, qui incarne Saunders, se fait tour à tour moqueuse, méprisante et faussement bienveillante face à un tel amas de naïveté.

Tout bascule lorsque les ténors politiques réalisent le problème: le terrain que convoite Smith pour ses camps est le même dont ils ont besoin pour leur gigantesque projet industriel et la manne de dollars qui va avec. Voilà que le misérable gaillard qu'ils ont choisi risque de ruiner leur projet avec sa ridicule passion pour les jeunes ! D'abord chouchouté par son collègue sénateur et tous les défenseurs du lobby industriel, Smith entame sa descente aux enfers. On se fait moins chaleureux, moins avenant, de plus en plus sec et directif autour de lui. Evidemment, lui ne comprend pas. Au contraire de sa secrétaire Saunders qui, depuis longtemps, a saisi le rôle de marionnette qu'on voulait faire jouer à Smith. Tous les registres les moins glorieux de la politique défilent. Menaces, chantage, tentatives de corruption. Smith continue de défendre son projet. La presse, si élogieuse à son égard quelques mois auparavant, le prend pour cible. La machine médiatique va le broyer, croit-on.

En pleine tempête, la secrétaire Saunders prend la défense de Smith. Pitié, amour maternel, amitié ? On ne le sait pas exactement. Grâce à ses réseaux, elle entreprend une campagne de contre-propagande. Malgré tous ses efforts, rien n'y fait: face aux puissants, il est impossible de gagner, semble nous dire Capra. Désespéré par le discrédit qui le touche, Smith se rend de nouveau au Lincoln Memorial, prêt à tout abandonner. L'enthousiasme de la première fois a laissé place à l'amertume et au dégoût. Saunders le rejoint. La scène est belle. Sous le regard imposant de Lincoln, Smith se laisse convaincre de reprendre une dernière fois le combat. Ce sera par l'obstruction.

J'ignore si ce mécanisme constitutionnel de l'obstruction a jamais existé. Il permet à un sénateur de prendre la parole, sous certaines conditions, et de ne plus la céder jusqu'à ce qu'il se rasseoit sur son siège. Smith l'utilisera. La longue dernière scène est le chef d'oeuvre du film. Smith prend la parole pour ne plus jamais la céder. Les heures passent, il récite les articles de loi, les codes, la constitution. Quand les idées s'épuisent, il reprend au début. Quand la voix se fatigue, il respire un coup et repart de plus belle. La journée passe. Ses jambes ne doivent pas fléchir. C'est dans son corps, dans sa chair, dans sa voix que Smith trouve les ultimes moyens de se défendre. Puissance de la parole ! La tension est insupportable dans l'hémicycle. En dehors de l'enceinte du Congrès, les journaux commencent à se faire écho des exploits du jeune sénateur qui tient en haleine la plus haute institution du pays. Il ira jusqu'au bout. Jusqu'à l'épuisement. Jusqu'au renoncement de son corps. Face à une telle abnégation, un sénateur craque. Il révèle tout, les projets secrets, la corruption, le cynisme. La parole éclatante triomphe des occultes manigances politiciennes. Happy end !

Trop heureuse, cette fin ? Certainement. On soupçonnerait Capra lui-même de ne pas y croire. Il semble nous offrir une fin exagérement idéalisée en nous laissant le choix de croire au rêve ou pas. Qu'en retireront nos apprentis parlementaires ? J'espère simplement qu'ils sauront être à l'écoute de leurs expérimenté(e)s secrétaires tout comme ils sauront, à l'image de Smith, défendre corps et âme, et jusqu'au dernier épuisement, leurs convictions.

 

Robin Majeur

 

-- Mr. Smith goes to Washington, 129', 1939, un film de Franck Capra --

 

07:48 Publié dans Redécouvrir... | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : capra, parlement, congrès, etats-unis, sénat, élections, presse | |  Facebook

01 décembre 2011

Procureur Général: votez Jean-Robert Tronchin !

Le Ministère public existe à Genève depuis 1534.  C'est dire si des procureurs généraux ont défilé jusqu'au dernier en date, M. Zappelli. En guise de clin d'oeil à l'élection de son successeur, je vous propose de découvrir quelques mots d'un illustre prédécesseur. Il a régné sur le Parquet entre 1760 et 1768, imprimant sa marque à sa noble fonction. Traditionnellement, le PG faisait un discours annuel au Grand-Conseil. Ces quelques extraits, imprimés au XVIIIe siècle, illustrent bien la haute idée qu'on se faisait - et qu'on devrait toujours se faire - de la justice, véritable garante de "la constitution d'un Etat".

"L'univers est gouverné par des lois simples et invariables, comme celui qui les a faites; les sociétés civiles, fondées par des législateurs, c'est-à-dire par des hommes grands par comparaison, mais toujours extrêmement bornés, se détruisent par les règles mêmes établies pour les conserver.

Quand ils auraient pu embrasser d'une vue générale les institutions les plus assorties au génie et à la situation de leurs peuples, comment auraient-ils pu prévoir cette succession d'événements qui, changeant la fortune des Etats, ont rendu leurs lois primitives souvent puissantes et quelques fois dangereuses?

Cependant si on examine les causes qui ont fait disparaître tant de Républiques que nous cherchons encore, on trouvera qu'elles ont moins péri par le défaut de sagesse de leurs lois que par le défaut de leur observation.

Suspendez dans un Etat l'exercice des lois, ouvrez un moment ces barrières que la sagesse humaine a inventées contre les passions et vous les verrez incontinent confondre et bouleverser toutes les parties de la société la plus florissante; comme on voit dans une tempête les rivages couverts des débris de ces vaisseaux qui peu auparavant apportaient l'abondance et la prospérité.

Les lois sont donc la puissance protectrice des sociétés civiles et la justice, qui en est la conséquence, est le moyen que les lois emploient pour conserver le gouvernement; si on fait attention que la constitution d'un Etat n'est que le système général de ses lois et que la justice considérée comme une vertu politique n'en est que l'observation, on verra bien que l'observation des lois et de la justice doit avoir une influence suprême sur le maintien des constitutions et principalement sur le maintien des constitutions libres [...]"

Sur le rapport entre justiciable et justicier, Tronchin conclut:

"Je dirai tout en un mot, il faut qu'on craigne la magistrature et qu'on adore les magistrats."

Puisse le prochain procureur général s'inspirer de tout cela !

 

Robin Majeur

 

07:38 Publié dans Prendre le temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook

Toutes les notes