10 janvier 2012
L'amitié ou l'expérience victorieuse d'être éternel
Redécouvrir... Les Copains de Jules Romains
L'amour, toujours l'amour. La littérature, le cinéma, l'opéra ne savent parler que de cela. Souvent très bien d'ailleurs. Mais rares sont ceux qui parviennent à évoquer la force subtile de l'amitié. Brassens l'a joliment fait, en musique. Pour entamer la nouvelle année, j'avais envie de partager une de mes lectures fétiches, l'ode la plus réussie à la gloire de l'amitié, dont le titre promet beaucoup et ne déçoit pas.
Les Copains, c'est 150 pages bien enlevées qui racontent les aventures d'une bande de sept jeunes gars à l'inventivité décapante. Au commencement, il y a un pari sur la contenance d'un pichet. Puis la découverte, dans un vieux grenier, d'une carte de France. Monte alors chez les copains l'irrésistible envie de se venger de ces deux yeux au regard provocateur que sont les villes d'Ambert et Issoire. Ils le font d'abord en poésie, chacun y allant de son quatrain :
Ambert! Je te hais! Tu grouilles autour de moi,
Paquet d'asticots dans le gras du camembert!
Et c'est Issoire qui est là, plus loin que nous,
Comme le manche en fer d'une passoire.
Les bouts rimés avec camembert et passoire ne suffisent pas à ridiculiser assez les villes honnies. Après une visite rendue à un somnambule, les copains passent à l'action, ils se rendent sur place, dans la Massif central. Terrible est le sort qui attend les deux paisibles bourgades dont le seul tort est d'être apparu sur une carte géographique face aux yeux de Bénin et ses copains. Trois canulars vont semer la pagaille. Broudier se fait ministre et ordonne à la garnison d'Ambert un exercice militaire dans la ville endormie. Bénin se fait cardinal et prêche, en pleine messe, pour un retour à un christianisme épuré qui valoriserait les lois de la nature et, avec elles, l'amour charnel. Ambert entre en rut. Lesueur, enfin, se charge de la destruction d'Issoire. Il se transforme en Vercingétorix; lui dont on doit inaugurer la statue au centre ville. Face à la foule, le conseiller général fait son discours d'inauguration quand soudain la statue ouvre la bouche et commence à invectiver le politicien. L'événement surnaturel sème l'effroi. Les copains ont eu la peau d'Ambert et d'Issoire.
Entre leurs grands coups, les copains s'accordent des plaisirs simples. Ils placent une de leur journée sous le signe du cercle et testent la rotondité du monde en même temps que son éternité. Avec quelques litres de vin dans le gosier, bien ronds, sur leur bicyclette, Bénin et Broudier s'exclament:
- Tu te souviens de toutes les fois que nous avons senti combien chacun de nous était nécessaire à l'autre pour cette expérience de l'éternité?
- Oui, tu as raison. Si j'étais seul, je sais bien que ça ne serait pas pareil. Il y a entre nous comme la pierre d'un autel. Je veux dire que, quand tu es là, j'ai des garanties de première importance. Je bafouille, mais j'ai un horrible besoin de m'expliquer. On ne sait pas ce que c'est que l'amitié. On n'a dit que des sottises là-dessus. Quand je suis seul, je n'atteins jamais à la certitude où je suis maintenant. Je crains la mort. Tout mon courage contre le monde n'aboutit qu'à un défi. Mais, en ce moment, je suis tranquille. Nous deux, comme nous sommes là, en bécane, sur cette route, par ce soleil, avec cette âme, voilà qui justifie tout, qui me console de tout. N'y aurait-il eu que cela dans ma vie, que je ne la jugerais ni sans but, ni même périssable. Et n'y aurait-il que cela, à cette heure, dans le monde, que je ne jugerais le monde ni sans bonté, ni sans Dieu.
Dans Les Copains, la légèreté le dispute à la profondeur du propos. C'est peut-être cela aussi, le propre de l'amitié. Une puissance souterraine insoupçonnable qui sait se manifester dans la légèreté d'un sourire, d'un regard complice ou d'un éclat de rire arrosé.
Robin Majeur
-- Jules Romains, Les Copains, Paris, Gallimard, 1922 --
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