11 janvier 2012
Ubu enchaîne ses spectateurs à Carouge
Heureusement, le spectacle n'est pas long, l'emprisonnement ne dure qu'une heure. Mais que c'est pénible!
S'il fallait voir une lueur d'espoir dans ce Ubu enchaîné, ce serait en se penchant sur le texte d'Alfred Jarry. Après l'avoir couronné roi, Jarry fait d'Ubu un esclave. Il inverse les positions, place Ubu au plus bas de l'échelle sociale, et nous dit que l'âme d'un tyran, où qu'elle soit, reste l'âme d'un tyran. Il propose aussi une réflexion sur la liberté et la servitude, interpelle le spectateur, le bouscule dans son confort.
Le reste peut être jeté aux oubliettes. Le spectacle mis en scène par Dan Jemmett au Théâtre de Carouge n'apporte rien, si ce n'est la désagréable sensation qu'on se paie notre tête. La scénographie est peu évocatrice et laide. Les comédiens professionnels laissent assez indifférent. Ils nous rappellent juste ce qu'on est en droit d'attendre d'eux: une diction claire, un texte compréhensible. La bande-son n'est que pesanteur convenue, redondance avec le propos qui vise à mettre mal à l'aise le spectateur, surlignage peu subtil. L'action postmoderno-nihilo-dégueulo-provocatrice donne à voir de la porcelaine brisée avec un malin plaisir, des oeufs brillamment éclatés sur le sol et - sommet de la poésie! - des toasts subir l'acharnement d'un marteau peu amical pour gicler en miette au beau milieu de la scène. On me dira que c'est métaphorique. Je répondrai que c'est surtout méphitique.
Enfin, passons au chapitre Eric Cantona. Il est bling-bling. Il est censé faire le buzz. Il doit servir à captiver les foules. Certes, il campe un Ubu impressionnant. Stature, charisme, poigne: le portrait-robot de l'esclave tyrannique n'est pas loin de lui ressembler. Mais on ne s'improvise pas comédien. Le texte est débité à tire-larigot. Cantona se fait prendre au piège de son enthousiasme, au point que ses mots en deviennent purement incompréhensibles. Fût-ce Mao Zedong en personne, vomissant sa propagande communiste en chinois, que l'effet eût été le même. De plus, le rythme, la prosodie, tout comme la gestuelle et le jeu, sont unicolores. Pas de nuances, pas de propositions. Cantona s'exécute, en même temps qu'il exécute ses spectateurs.
Au fond, le spectacle nous enseigne une chose: de même qu'Ubu, s'improvisant esclave, ne peut cacher sa véritable nature de tyran, de même un ancien footballeur reconverti en comédien, malgré la meilleure volonté du monde (n'est qu'à voir sa générosité dans l'effort ou la quantité de texte qu'il maîtrise de mémoire) ne peut dissimuler sa prédilection pour le terrain de football plutôt que pour la scène de théâtre.
Robin Majeur
-- Ubu enchaîné d'Alfred Jarry, mise en scène de Dan Jemmett, Théâtre de Carouge, jusqu'au 25 janvier 2012 --
11:07 Publié dans Prendre le temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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