16 janvier 2012

Parler de pièces détachées. Pour mieux les rattacher?

Je ne fréquente pas tellement le Théâtre de Marionnettes de Genève. Avec le spectacle Pièces détachées, écrit et mis en scène par Valérie Poirier, j'ai compris qu'il s'agissait d'une grave erreur. Les marionnettes parlent à tout le monde, jeunes et moins jeunes. Et en l'occurrence, ce sont surtout les moins jeunes qui sont visés.

Les marionnettes ne sont pas les seules protagonistes de la pièce. Elles partagent la scène avec deux comédiens, qui sont également leurs manipulateurs. La distinction entre personnages humains et personnages-marionnettes a tout son sens: les deux comédiens incarnent un chef d'entreprise et son assistante, actifs dans le marché du recyclage humain. Human Recycling Company (HRC) est en effet spécialisée dans la récupération d'hommes et de femmes considérés par le monde du travail comme des déchets. Il s'agit de licenciés, de retraités, de chômeurs. Des bons à rien. Des pantins. Des marionnettes, en somme.

Dans cette satyre du monde du travail, le ton délicieusement grinçant de Valérie Poirier fait merveille. Elle pointe avec humour les égarements d'un système qui dépiaute les individus tout en brandissant la pancarte absolvante du respect du "facteur humain". Horrible expression! Facteur économique, facteur technique, facteur humain: dans la production de richesse ou les échanges, l'humain ne serait ni une prémisse ni une finalité. Juste un facteur parmi d'autres. À inclure tant bien que mal dans l'équation.

Le vocabulaire productiviste est raillé. Et comme en anglais ça fait mieux, HRC cherche à fabriquer des winners à partir de rebuts. Pour cela, il faut revendre des coeurs, des yeux, des bras. Mais tout ne se fait pas sans sentiments. C'est d'un coeur argentin que l'assistante tombe amoureuse. Il a beau avoir été extrait d'un corps mal en point, son âme sud-américaine et sa suave voix gardelienne la font craquer. Elle cache son amant dans un placard. L'acheteur, qui n'a pas reçu son bien, se manifeste. Panique du chef d'entreprise, qui sermonne son assistante. L'heure est grave. Ce d'autant plus que "même les culs ne se vendent plus; c'est la crise!".

Les comédiens exécutent avec précision et ardeur une partition scénique compliquée. Le rythme ne manque pas. La technologie s'invite, mais de façon légère et très joliment amenée: une caméra se déplace en temps réel devant une maquette faite d'images superposées qui retracent la vie d'une des marionnettes. La vidéo est projetée au centre du décor, avec une bande-son en support, pour nous faire revivre l'histoire personnelle d'un individu, moulée dans la grande histoire du XXe siècle. C'est beau et poétique.

Le spectateur sort sous le coup d'émotions diverses. Un peu en pièces détachées. Mais il peut se consoler en se disant que cette mise en pièce d'une mise en pièce fait oeuvre de dénonciation et qu'elle est donc, à sa manière, une façon de commencer à rattacher les pièces.

 

Robin Majeur

 

-- Pièces détachées, écrit et mis en scène par Valérie Poirier, Théâtre de Marionnettes de Genève, jusqu'au 22 janvier 2012 --

 

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