31 janvier 2012
Le Victoria Hall en mode Renaissance
Le Victoria Hall est une salle qui vit. D'innombrables concerts se succèdent, attirant un public nombreux et, parfois, des invités de premier plan. Mais la vie frise parfois la monotonie. Les orchestres se produisent très régulièrement. Le grand répertoire de la musique classique est mis à l'honneur. Il est joué et rejoué, à satiété. À la fin de chaque concert, le public applaudit sagement. Le soliste exécute un bis - Bach si possible pour ne pas risquer de choquer les habitudes. Les musiciens peuvent alors rentrer chez eux: ils ont fait leur service. Chacun est satisfait. L'ordre règne.
Un grain de folie là-dedans, une pointe de vitalité, une goutte de spontanéité ? N'y pensez pas! Ce monde est parfaitement réglé. Il a ses codes. N'allez pas applaudir entre deux mouvements. Vous vous ferez fusiller du regard et passerez définitivement pour le plus ignard des mélomanes - si tant est qu'on vous accorde encore le statut de mélomane après pareille hérésie. Contenir, inhiber, tempérer, discipliner, modérer sont des maîtres-mots. Ah le bienheureux processus de civilisation! Norbert Elias a montré comment, aux alentours du XVIe siècle, on a commencé à s'interdire éructations et autres borborygmes disgracieux en public, pour toujours mieux se contrôler en société.
Jeudi dernier, avec la venue de l'ensemble Arpeggiata, la musique de la Renaissance et du début de l'époque baroque a envahi le Victoria Hall de toute sa truculence. Le concert, bien rythmé malgré des remaniements de dernière minute, ruisselait de surprises et de contrastes. Tout en gardant une certaine cohérence. Créer de l'homogène avec de l'hétérogène, voilà la réussite!
Non-initié, le spectateur découvre des instruments étonnants: le psaltérion (quel beau nom!), l'orgue positif (un instrument qui voit toujours la vie en rose), le cornet (vanille ou pistache?). Les musiciens s'amusent; un vent de liberté souffle sur la scène. Ils viennent tour à tour au centre et exécutent un solo de leur crû. On se croirait à un concert jazz. Esprit de Miles, es-tu là? Par-dessus, le contre-ténor Philippe Jaroussky fait des voltiges. Timbre claire, intonation parfaite, sens dramatique.
La fin vire au show. Ca fleure le coup monté, mais ça respire aussi le plaisir. Et le public le sent. Peu nombreux, il se manifeste bruyamment. Il applaudit à tout rompre, tape des pieds, crie son bonheur. Des scènes d'allégresse que Rabelais n'aurait pas reniées. Renaissance, disais-je.
Robin Majeur
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30 janvier 2012
GHI et l'obsession du porte-monnaie
En bon genevois, je lis le GHI. Enfin les quelques articles rédigés qui y sont contenus. J'apprécie particulièrement la première page du deuxième cahier, sans aucun doute la meilleure. Tout cela offre un bon condensé de la vie politique genevoise, à lire en vitesse à la table de la cuisine ou ailleurs (je ne préciserai pas).
Mais quelle mouche a donc piqué le GHI pour vouloir partir de la sorte à la traque du moindre centime dépensé? Car, depuis quelques temps, la ligne éditoriale ne cesse d'insister sur les chiffres, encore et encore. On savait le journal prompt à sauter sur le scoop, à dénoncer le scandale. Fort bien, c'est cela aussi, le journalisme. La gestion des deniers publics nécessite un oeil attentif et sourcilleux. De là à partir en croisade contre le sou de trop, armé de chiffres à déverser à la pelle...
Ou alors, si on décide de le faire, il faut aller plus loin. Jetés brutalement sur le papier, les chiffres sont donnés à être interprétés en termes absolus. Là, pas de doute que le citoyen s'offusquera. 10'000.-, 50'000.-, 100'000 francs sont des montants énormes. Montrez qu'une telle somme est allouée à tel événement culturel (ou toute autre "futilité") et le tintamarre d'indignation pourra démarrer: n'est-on pas en période de crise? Ne doit-on pas se concentrer sur les tâches essentielles de l'Etat?
Qu'on le veuille ou non, les chiffres doivent aussi être interprétés en termes relatifs. Ils prennent sens à côté de leurs semblables, ils s'insèrent dans des catégories plus larges, qui elles-mêmes dépendent d'entités englobantes supérieures. Et tout en haut, le Grand Conseil, qui décide du budget de l'Etat. Alors certes, une piqûre de rappel de temps en temps, bien placée, afin de signifier ce que représentent ces chiffres dans ce bas monde, n'est pas de trop. Mais, pour exercer son jugement, il faut aussi garder à l'esprit l'architecture globale.
À ce niveau seulement se situe le politique. À ce niveau peuvent s'évaluer de façon critique les orientations budgétaires de l'Etat. À ce niveau le journaliste dénoncera avec le plus de force les déséquilibres, incohérences, incongruités.
Robin Majeur
11:11 Publié dans Prendre le temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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16 janvier 2012
Parler de pièces détachées. Pour mieux les rattacher?
Je ne fréquente pas tellement le Théâtre de Marionnettes de Genève. Avec le spectacle Pièces détachées, écrit et mis en scène par Valérie Poirier, j'ai compris qu'il s'agissait d'une grave erreur. Les marionnettes parlent à tout le monde, jeunes et moins jeunes. Et en l'occurrence, ce sont surtout les moins jeunes qui sont visés.
Les marionnettes ne sont pas les seules protagonistes de la pièce. Elles partagent la scène avec deux comédiens, qui sont également leurs manipulateurs. La distinction entre personnages humains et personnages-marionnettes a tout son sens: les deux comédiens incarnent un chef d'entreprise et son assistante, actifs dans le marché du recyclage humain. Human Recycling Company (HRC) est en effet spécialisée dans la récupération d'hommes et de femmes considérés par le monde du travail comme des déchets. Il s'agit de licenciés, de retraités, de chômeurs. Des bons à rien. Des pantins. Des marionnettes, en somme.
Dans cette satyre du monde du travail, le ton délicieusement grinçant de Valérie Poirier fait merveille. Elle pointe avec humour les égarements d'un système qui dépiaute les individus tout en brandissant la pancarte absolvante du respect du "facteur humain". Horrible expression! Facteur économique, facteur technique, facteur humain: dans la production de richesse ou les échanges, l'humain ne serait ni une prémisse ni une finalité. Juste un facteur parmi d'autres. À inclure tant bien que mal dans l'équation.
Le vocabulaire productiviste est raillé. Et comme en anglais ça fait mieux, HRC cherche à fabriquer des winners à partir de rebuts. Pour cela, il faut revendre des coeurs, des yeux, des bras. Mais tout ne se fait pas sans sentiments. C'est d'un coeur argentin que l'assistante tombe amoureuse. Il a beau avoir été extrait d'un corps mal en point, son âme sud-américaine et sa suave voix gardelienne la font craquer. Elle cache son amant dans un placard. L'acheteur, qui n'a pas reçu son bien, se manifeste. Panique du chef d'entreprise, qui sermonne son assistante. L'heure est grave. Ce d'autant plus que "même les culs ne se vendent plus; c'est la crise!".
Les comédiens exécutent avec précision et ardeur une partition scénique compliquée. Le rythme ne manque pas. La technologie s'invite, mais de façon légère et très joliment amenée: une caméra se déplace en temps réel devant une maquette faite d'images superposées qui retracent la vie d'une des marionnettes. La vidéo est projetée au centre du décor, avec une bande-son en support, pour nous faire revivre l'histoire personnelle d'un individu, moulée dans la grande histoire du XXe siècle. C'est beau et poétique.
Le spectateur sort sous le coup d'émotions diverses. Un peu en pièces détachées. Mais il peut se consoler en se disant que cette mise en pièce d'une mise en pièce fait oeuvre de dénonciation et qu'elle est donc, à sa manière, une façon de commencer à rattacher les pièces.
Robin Majeur
-- Pièces détachées, écrit et mis en scène par Valérie Poirier, Théâtre de Marionnettes de Genève, jusqu'au 22 janvier 2012 --
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14 janvier 2012
La dictature de la Chose
Les journaux n'ont jamais été aussi friands de lettres. Heureuse nouvelle? Pas vraiment. Ils font montre d'un cruel favoritisme envers celles qui sont en tête de l'alphabet: A, B, C mais pas plus loin. Injuste ordre alphabétique! Les journaux s'intéressent aussi aux multiplications. On parle volontiers de triple A. Et surtout, ils aiment découvrir à quels pays on apparie ces lettres. Hier soir, à la clôture de la Bourse, ils ont été servis. La France, l'Italie, l'Espagne, le Portugal, Chypre mais aussi l'Autriche, Malte, la Slovaquie, la Slovénie ont été renvoyés sur les bancs de l'école pour réviser leur alphabet.
Mais qui est-ce qui, tout en haut, joue de l'abécédaire? Une organisation internationale? Non. Un Etat? Non plus. Un individu fort puissant? Pas possible. Un peuple souverain? Moins encore. C'est "une agence de notation américaine". Une "chose", peu transparente et sans véritable visage, dont personne ne sait comment fonctionne le cerveau ni ce qu'elle a dans le slibard.
Pourtant, elle en a du pouvoir, la Chose. Personne ne conteste ses décisions. Qui font la pluie et le beau temps dans notre monde. Un A qui disparaît au profit d'un B ou, pire, d'un C (vous rendez-vous compte, C comme cataclysme, comme chaos, comme crise, comme connerie : autant de néfastes présages pour cette lettre!) et la Terre ne tourne plus rond. Les marchés, ces êtres si sensés, s'affolent. La Bourse, une dame pourtant éprise de raison, panique.
Ne rigolons pas face à ces tristes scènes. La répercussion en est grande. L'onde de choc, renforcée par ses courroies de transmission, descend toujours pour venir heurter de plein fouet nos visages, ceux de vous et moi. Crise de la dette. Austérité budgétaire. Réduction des dépenses. Suppression des subventions. Retranchement dans les aides sociales. E così via.
Tout cela continuera vraisemblablement d'être le cas tant que les médias accorderont autant d'attention à la Chose, qui fait sa cuisine dans son coin avant de nous la resservir triomphalement. Tant que les médias se contenteront d'être ses courroies de transmission.
Robin Majeur
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13 janvier 2012
Paradoxes urbains
J'aime me déplacer à pied. C'est l'occasion de débusquer tous les petits paradoxes qui se tapissent dans les encoignures urbaines. Ce soir, entre la vieille ville et les Acacias, moisson fructueuse: j'ai découvert une boutique d' "antiquités du XXe siècle", aperçu l'inscription lumineuse "Soll ich noch Geld ausgeben?" face au Luna Park, remarqué le restaurant du "Ponte Vecchio" devant le pont des Acacias.
Robin Majeur
23:15 Publié dans Tempo presto | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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Alexandre, Napoléon, Mark Muller

Mes études d'histoire m'ont appris à me méfier de ce qu'on appelle les "grands hommes". Je n'en ai pas moins gardé une passion pour la question de savoir ce qui se jouait, dans la mémoire collective, pour transformer une trajectoire humaine en modèle, une personne en personnage, un homme en grand homme. L'avenir nous dira si la trajectoire de M. Mark Muller le conduira au Panthéon de notre République. En attendant, alors que l'actualité politique genevoise l'avait éclipsé au profit de deux femmes, des individus auront eu la délicate attention de lui redonner une certaine visibilité publique.
Malheureusement les auteurs de l'action et de la photo me sont inconnus. Je leur aurais perfidemment recommandé une petite révision orthographique mais j'aurais surtout pu rendre à César ce qui est à César. Et satisfaire ainsi mon goût pour les grands hommes.
Robin Majeur
17:32 Publié dans Tempo presto | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
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Luna Park, la vie, la mort
Elle promet des frissons inoubliables, elle garantit la traversée de l'enfer, elle permet la violence de tamponnements avec ses semblables. Vive la fête foraine!
C'en est, semble-t-il, fini pour cette année avec le Luna Park. Etrangement, passer là-devant, à Plainpalais, m'a toujours foutu le cafard. Quand ce ne devrait être que joie et allégresse, je ressens spleen et morosité. Peut-être est-ce d'imaginer la difficile vie que doivent mener les forains. Peut-être est-ce cette impression de plaisir artificiellement bâti. Peut-être y perçois-je un côté malsain.
Mais la fête foraine est fascinante. La vie doit y côtoyer la mort pour mieux s'affirmer: se sentir vivre en se sentant mourir. Pour de semblant, évidemment. Ah l'exquise frayeur d'approcher la mort! Un petit voyage, en attendant le grand! Etrange phénomène à l'époque de la "mort interdite" (Philippe Ariès), reléguée aux marges, ignorée, tabouisée. Ou peut-être, paradoxalement, très naturel. Il répondrait à une nécessité de compenser cette absence. Sachant l'inéluctabilité de la mort, nous ne pourrions, malgré tous nos efforts, nous empêcher d'entretenir un lien avec elle. Il faudrait la palper, juste un peu, pour la moins redouter. Parce que sans la mort, la vie ne vaudrait tout simplement pas la peine d'être vécue.
Bon... l'anthropologue de boulevard s'arrêtera là dans son analyse. Il faudrait des gens plus sérieux pour en parler. Mais tout de même, cette idée: la vie qui n'est que par la mort, qui est elle-même la vie qui n'est pas, qui...enfin bref... Evident, non?
Robin Majeur
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11 janvier 2012
Ubu enchaîne ses spectateurs à Carouge
Heureusement, le spectacle n'est pas long, l'emprisonnement ne dure qu'une heure. Mais que c'est pénible!
S'il fallait voir une lueur d'espoir dans ce Ubu enchaîné, ce serait en se penchant sur le texte d'Alfred Jarry. Après l'avoir couronné roi, Jarry fait d'Ubu un esclave. Il inverse les positions, place Ubu au plus bas de l'échelle sociale, et nous dit que l'âme d'un tyran, où qu'elle soit, reste l'âme d'un tyran. Il propose aussi une réflexion sur la liberté et la servitude, interpelle le spectateur, le bouscule dans son confort.
Le reste peut être jeté aux oubliettes. Le spectacle mis en scène par Dan Jemmett au Théâtre de Carouge n'apporte rien, si ce n'est la désagréable sensation qu'on se paie notre tête. La scénographie est peu évocatrice et laide. Les comédiens professionnels laissent assez indifférent. Ils nous rappellent juste ce qu'on est en droit d'attendre d'eux: une diction claire, un texte compréhensible. La bande-son n'est que pesanteur convenue, redondance avec le propos qui vise à mettre mal à l'aise le spectateur, surlignage peu subtil. L'action postmoderno-nihilo-dégueulo-provocatrice donne à voir de la porcelaine brisée avec un malin plaisir, des oeufs brillamment éclatés sur le sol et - sommet de la poésie! - des toasts subir l'acharnement d'un marteau peu amical pour gicler en miette au beau milieu de la scène. On me dira que c'est métaphorique. Je répondrai que c'est surtout méphitique.
Enfin, passons au chapitre Eric Cantona. Il est bling-bling. Il est censé faire le buzz. Il doit servir à captiver les foules. Certes, il campe un Ubu impressionnant. Stature, charisme, poigne: le portrait-robot de l'esclave tyrannique n'est pas loin de lui ressembler. Mais on ne s'improvise pas comédien. Le texte est débité à tire-larigot. Cantona se fait prendre au piège de son enthousiasme, au point que ses mots en deviennent purement incompréhensibles. Fût-ce Mao Zedong en personne, vomissant sa propagande communiste en chinois, que l'effet eût été le même. De plus, le rythme, la prosodie, tout comme la gestuelle et le jeu, sont unicolores. Pas de nuances, pas de propositions. Cantona s'exécute, en même temps qu'il exécute ses spectateurs.
Au fond, le spectacle nous enseigne une chose: de même qu'Ubu, s'improvisant esclave, ne peut cacher sa véritable nature de tyran, de même un ancien footballeur reconverti en comédien, malgré la meilleure volonté du monde (n'est qu'à voir sa générosité dans l'effort ou la quantité de texte qu'il maîtrise de mémoire) ne peut dissimuler sa prédilection pour le terrain de football plutôt que pour la scène de théâtre.
Robin Majeur
-- Ubu enchaîné d'Alfred Jarry, mise en scène de Dan Jemmett, Théâtre de Carouge, jusqu'au 25 janvier 2012 --
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10 janvier 2012
Mummenschanz, la poésie plastique
Ils tournent depuis 40 ans; je les découvre maintenant. Mieux vaut tard que jamais, dit-on.
Le théâtre des Mummenschanz met en scène des formes et des couleurs, qui se meuvent dans l'espace et dans le silence. Les formes évoluent, se métamorphosent. Tout à coup, de caissons jaunes naît un oiseau. Tout à coup, de baguettes de bois surgissent des serpents. Le spectateur se surprend à éprouver des sentiments pour des formes subitement très vivantes. Il s'émeut des aventures d'un cylindre. Il sourit à la vue d'un cercle essayant d'escalader tant bien que mal un triangle. Petit ou grand, le spectateur est pris au jeu. Et tout se fait dans la silence. Pas d'artifice musical. Juste le frottement des pas sur les planches, le souffle d'un comédien, le bruissement d'un matériau qui se frippe.
Certes, c'est un spectacle à numéros, sans trame, sans déroulement logique. Certes, les numéros sont d'inégales valeurs. Mais les trouvailles sont nombreuses, l'inventivité débordante. Et puis les Mummenschanz sont des poètes de la matière. Ils la réhabilitent comme source noble d'art de scène. L'intellect, l'esprit sont évacués. Au profit de la volupté de la chair, de l'inavouable désir du toucher, de la basse attirance pour la matière. Mais la mobilisation de l'ordre des sensations se fait aussi pour mieux stimuler l'imaginaire. Un imaginaire qui suscite à son tour le travail de l'esprit. Allers-retours entre matière et esprit, entre immédiat et médiat, entre sensation et raison. Circularité de l'art. Universalité.
Robin Majeur
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L'amitié ou l'expérience victorieuse d'être éternel
Redécouvrir... Les Copains de Jules Romains
L'amour, toujours l'amour. La littérature, le cinéma, l'opéra ne savent parler que de cela. Souvent très bien d'ailleurs. Mais rares sont ceux qui parviennent à évoquer la force subtile de l'amitié. Brassens l'a joliment fait, en musique. Pour entamer la nouvelle année, j'avais envie de partager une de mes lectures fétiches, l'ode la plus réussie à la gloire de l'amitié, dont le titre promet beaucoup et ne déçoit pas.
Les Copains, c'est 150 pages bien enlevées qui racontent les aventures d'une bande de sept jeunes gars à l'inventivité décapante. Au commencement, il y a un pari sur la contenance d'un pichet. Puis la découverte, dans un vieux grenier, d'une carte de France. Monte alors chez les copains l'irrésistible envie de se venger de ces deux yeux au regard provocateur que sont les villes d'Ambert et Issoire. Ils le font d'abord en poésie, chacun y allant de son quatrain :
Ambert! Je te hais! Tu grouilles autour de moi,
Paquet d'asticots dans le gras du camembert!
Et c'est Issoire qui est là, plus loin que nous,
Comme le manche en fer d'une passoire.
Les bouts rimés avec camembert et passoire ne suffisent pas à ridiculiser assez les villes honnies. Après une visite rendue à un somnambule, les copains passent à l'action, ils se rendent sur place, dans la Massif central. Terrible est le sort qui attend les deux paisibles bourgades dont le seul tort est d'être apparu sur une carte géographique face aux yeux de Bénin et ses copains. Trois canulars vont semer la pagaille. Broudier se fait ministre et ordonne à la garnison d'Ambert un exercice militaire dans la ville endormie. Bénin se fait cardinal et prêche, en pleine messe, pour un retour à un christianisme épuré qui valoriserait les lois de la nature et, avec elles, l'amour charnel. Ambert entre en rut. Lesueur, enfin, se charge de la destruction d'Issoire. Il se transforme en Vercingétorix; lui dont on doit inaugurer la statue au centre ville. Face à la foule, le conseiller général fait son discours d'inauguration quand soudain la statue ouvre la bouche et commence à invectiver le politicien. L'événement surnaturel sème l'effroi. Les copains ont eu la peau d'Ambert et d'Issoire.
Entre leurs grands coups, les copains s'accordent des plaisirs simples. Ils placent une de leur journée sous le signe du cercle et testent la rotondité du monde en même temps que son éternité. Avec quelques litres de vin dans le gosier, bien ronds, sur leur bicyclette, Bénin et Broudier s'exclament:
- Tu te souviens de toutes les fois que nous avons senti combien chacun de nous était nécessaire à l'autre pour cette expérience de l'éternité?
- Oui, tu as raison. Si j'étais seul, je sais bien que ça ne serait pas pareil. Il y a entre nous comme la pierre d'un autel. Je veux dire que, quand tu es là, j'ai des garanties de première importance. Je bafouille, mais j'ai un horrible besoin de m'expliquer. On ne sait pas ce que c'est que l'amitié. On n'a dit que des sottises là-dessus. Quand je suis seul, je n'atteins jamais à la certitude où je suis maintenant. Je crains la mort. Tout mon courage contre le monde n'aboutit qu'à un défi. Mais, en ce moment, je suis tranquille. Nous deux, comme nous sommes là, en bécane, sur cette route, par ce soleil, avec cette âme, voilà qui justifie tout, qui me console de tout. N'y aurait-il eu que cela dans ma vie, que je ne la jugerais ni sans but, ni même périssable. Et n'y aurait-il que cela, à cette heure, dans le monde, que je ne jugerais le monde ni sans bonté, ni sans Dieu.
Dans Les Copains, la légèreté le dispute à la profondeur du propos. C'est peut-être cela aussi, le propre de l'amitié. Une puissance souterraine insoupçonnable qui sait se manifester dans la légèreté d'un sourire, d'un regard complice ou d'un éclat de rire arrosé.
Robin Majeur
-- Jules Romains, Les Copains, Paris, Gallimard, 1922 --
07:37 Publié dans Redécouvrir... | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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