05 novembre 2011
Où se situent donc les origines de la Suisse ?
À coup d'affiches répandues en ville, on nous annonce une nouvelle exposition permanente consacrée aux origines de la Suisse. Intéressant, très intéressant même. Trop intéressant peut-être pour qu'on daigne nous en dire plus. Car, si on comprend qu'il s'agit d'un musée, on a bien du mal à savoir où il se trouve. Tout au plus le germanophone comprendra qu'il est situé à Schwytz puisque le titre de l'institution figure en grand, en allemand. Nom de localité ? Adresse ? Horaires ? Rien. Dommage : il est déjà difficile pour les historiens de remonter aux origines de la Suisse sans tomber dans le piège des mythes, alors si on ne donne pas à la personne lambda les indications nécessaires pour se pencher sur ces fameuses origines...
Robin Majeur
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| Tags : origines, suisse, musée |
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03 novembre 2011
Enviable, le sort des mendiants ?
Je pédale dans les rues de Genève. En remontant Saint-Gervaix, j'aperçois une femme assise sur le trottoir, recroquevillée. Elle mendie. Arrive un homme en face. Il ne se passe rien, ou presque. Son visage a les traits tirés, les sourcils froncés. J'y lis le langage de la haine. Il se tourne vers la femme assise. Son geste insistant dure plusieurs secondes, une éternité : il cherche le regard de la mendiante, pour lui manifester sa haine ou son mépris.
Je ne comprends pas. Certes, mendier est un délit à Genève. Certes, il s'agit peut-être de bandes organisées qui financent ainsi leurs maisons, en Roumanie ou ailleurs. Mais qui aimerait être à leur place, là, assis sur le trottoir ? Qui voudrait gagner sa (sur)vie comme cela ? Qui souhaiterait passer son temps, les mains tendues, dans le froid, sous le jugement des passants ? Jamais mon regard ne prendra les traits de la haine face à un mendiant.
Robin Majeur
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01 novembre 2011
Halloween : quand une meringue remplace le vide de la citrouille
Lundi soir, à l'heure du souper ou, plus exactement, à l'heure de m'enfiler une meringue à la double crème fraîchement ramenée de Gruyère, une sonnette inattendue m'interrompit. Qui était le malheureux qui osait m'arrêter en plein élan gourmand ? Je me rendis à la porte, l'ouvris. Deux sorcières et une diablesse me faisaient face.
Diable d'Halloween, je n'y avais pas songé ! Il faut dire que, cette année, je n'avais pas vu une seule vitrine, pas une seule affiche ornée de citrouille. Le travail d'invasion commerciale du marché genevois semble avoir fait long feu. Je pensai à un livre d'E. Hobsbawm. Il montre comment, à certaines époques, des sociétés se sont inventé des traditions - oh paradoxe ! - pour légitimer un régime politique, une identité nationale, etc. Il semblerait que, dans le cas qui nous occupe, l'enracinement d'une tradition sur le seul terreau du profit économique n'ait pas tenu. Et c'est tant mieux.
Malgré ce constat éclair du reflux de la vague des sorcières, je me retrouvai, sur la pas de la porte, face à deux énergumènes du genre, flanqués d'une non moins redoutable diablesse. Que devais-je faire? Comme si tout était d'une limpide évidence, elles tendaient le bras. Une chanson, un récit, un poème ? Non, rien. Silence. Des anges - ou était-ce des diables ? - passèrent. Puis, "il faut nous donner des friandises ou de l'argent !" Mais c'est bien sûr ! Leur seule présence face à moi méritait récompense. Pas d'échange. "Il faut !" L'injonction claque, résonne, comme si elle n'était enveloppée que de vide. Qu'est-ce qu'elle sonne creux la citrouille d'Halloween.
Je craquai tout de même. Leurs trois bouilles étaient adorables. Je leur tendis trois sous, non sans avoir conclu un pacte : à l'Escalade, promis, elles viendraient, et me chanteraient une chanson. La porte fermée, je revins à ma meringue, dense et savoureuse : elle, au moins, ne sonne jamais creux.
Robin Majeur
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| Tags : halloween, citrouille, meringue, diablesse |
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Achetez votre bonheur : bienvenue au Salon du mariage
Ce week-end se tient au Bâtiment des Forces Motrices le Salon genevois du mariage, cinquième édition. Je me demande chaque fois s'il vaut mieux en rire ou en pleurer.
Se marier, c'est un bel acte. Je paraîtrai réac' ou idéaliste mais je me plais toujours à croire à la beauté d'un acte d'union et à l'espoir d'éternité qu'il contient. Le choix, la décision, l'engagement.
Ce moment important, on nous le vend, au rabais. Au Salon du mariage, le lyrisme qu'on met dans la présentation peine à dissimuler la pauvreté de ce qu'on nous propose : "instant de quintessence à marquer d'une pierre blanche", "votre mariage se doit d'être à la hauteur de vos rêves". Voilà, le mot est lâché, on nous offre du rêve. Le mariage est hors réalité, il est une fiction déconnectée de la pesanteur de la vie. Un tableau de Monnet, mais avec des fleurs bleues et un cadre rose.
Un tel tableau coûte cher. "Avant le baiser définitif" (terrible qualificatif, péremptoire, qui laisse croire que tout est joué), il vous faut souscrire à une assurance. Que feriez-vous si le marié disparaissait le jour J ? Avez-vous pensé à l'argent dépensé en cas d'annulation, de report ? Outre à un assureur, pour un mariage réussi, sachez-le, il faut faire appel à un traiteur, un fleuriste, un bijoutier, un coiffeur, une agence de voyage et j'en passe. À votre place, je m'inquiéterais du photographe qui dit avoir abandonné les "mises en scènes so kitsch" après un voyage aux Etats-Unis. Rarement j'ai vu plus kitsch que les mariages américains.
Mais surtout, il vous faut l'aide d'un wedding planner. "Parce que ce jour-là est unique", parce que "vous êtes unique", il fera tout "à votre image". Et vous ne ferez rien. Elle est pas belle la vie ?
Robin Majeur
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31 octobre 2011
Du bienfait des évasions
Non, non, je ne veux pas parler de celles de quelque malheureux prisonnier tentant de fuir Champ-Dollon ou Fleury-Mérogis, je veux parler de celles que peuvent se permettre les citadins le temps d'un week-end. La ville, c'est génial ; ça permet le travail, les rencontres, les plaisirs. Mais Dieu que cela peut être fatigant, pénible, aliénant même ! Ce n'est pas Metropolis de Fritz Lang, me direz-vous. Certes, encore que dès fois je me le demande.
Bref, s'échapper de la ville, cela fait terriblement de bien. Marcher sur un sentier caillouteux, tartiner de boue ses godillots, respirer un air inaltéré, s'asseoir au sommet d'une colline et contempler... Et surtout profiter des incroyables couleurs d'automne ! Les arbres sont rouge vif, jaune éclair, fauve. Ils nous en mettent plein les yeux. C'est comme un feu d'artifice, mais ça dure plus longtemps...et ça coûte moins cher.
On en revient chargé, rempli de la certitude de s'être reconnecté à l'essentiel : avant de nous broyer, la grande machine de Metropolis devra encore attendre.
Robin Majeur
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29 octobre 2011
Jeunes PLR : des libéraux, enfin !
La découverte de cette campagne pour les élections fédérales se situe, pour moi, à droite. Je n'ai pourtant pas pour habitude de regarder de ce côté-là. Mais les idées des jeunes PLR genevois ont pénétré à mon insu dans mon domicile. Entre une réclame pour des téléviseurs dernier cri et une autre pour des côtelettes en action, leur tout-ménage. Je l'ai lu et il m'a plu.
Pourquoi ? Car je trouvai enfin des libéraux conséquents. J'avoue que la question de la dépénalisation des drogues n'est pas celle qui me touche le plus, pas celle non plus qui m'apparaît comme la plus cruciale à l'heure actuelle. Mais c'est le principe qui m'a plu: des gens de droite qui s'engagent à défendre fermement les libertés de chaque individu en matière de consommation, en matière d'orientation sexuelle aussi. Et qui insiste pour un service citoyen.
Je me souviens d'un débat sur la TSR. Nous allions voter sur la bannissement de la cigarette des lieux publics. À droite, Christian Lüscher s'y opposait de façon véhémente. À gauche, une personnalité (qui était-ce ?) militait pour. On a alors eu droit à une mémorable partie de ping pong. Sauf que, à n'en pas douter, les pongeurs utilisent une variété de coups bien plus grande. Là, on entendait d'un côté: "pourquoi l'interdiction de la clope alors que vous militez pour la dépénalisation des drogues ?". De l'autre: "pourquoi la liberté de la clope et pas celle des stupéfiants ?".
Les jeunes PLR genevois, eux, ne sont pas pris dans ce genre de contradiction. Tout seul, à mon bureau, face à ma pile de courrier, je soupirai : des libéraux, enfin !
Robin Majeur
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28 octobre 2011
Culture savante vs. culture populaire ?
La semaine dernière, avec fracas, on apprenait la teneur des débats au sein de la commission de la culture de la ville de Genève (CART). Les subventions donneraient lieu à une véritable foire d'empoigne. Deux fronts s'opposeraient, droite contre gauche, culture savante contre culture populaire. Triste constat - s'il est bien avéré.
Je ne crois pas qu'il y ait une culture destinée par nature (si j'ose dire) à un public éclairé, inaccessible et irrémédiablement opposée à une culture de basse extraction, plus ouverte au grand nombre. Loin de moi la tentation du relativisme niveleur: tout ne se vaut pas. Mais tout ne s'oppose pas non plus.
Un exemple, pour montrer que les catégories "culture populaire" et "culture savante" sont en bonne partie construites. À Genève, le Grand-Théâtre est le symbole d'une culture d'élite, aux relents aristocratiques, sélective et qui pèse lourd dans le budget de la Culture. Les billets pour l'opéra sont (relativement) chers et c'est regrettable. Mais je me rappelle de ma première journée d'un séjour de longue durée en Italie. Je déambulais dans une ville comme seule l'Italie en a produites quand un air familier m'arrêta. La fameuse ballade de Senta, dans le Vaisseau fantôme de Wagner, remontait le conduit de mes oreilles. Senta était là, au milieu du tumulte urbain, appellant le Hollandais volant. Plus loin, devant la porte fermée d'une église, je reconnus un air du Rigoletto. Ca rigolait, dans une église ! Cette même journée, en m'enfonçant dans les ruelles d'un quartier serré, je passai sous une fenêtre ouverte. L'émotion de Traviata m'envahit. Violetta se cachait derrière ces murs ! En Italie, l'opéra est partout, ses airs sont sifflés par tous, il est culture populaire.
Les vrais enjeux, ceux dont j'aimerais voir débattre nos élus, sont la transmission et la médiation de la culture. Ou comment démocratiser l'accès aux arts en nivelant par le haut. Car démocratiser ne veut pas dire regarder en bas. C'est plutôt donner le goût de lever la tête au ciel, vers les étoiles enivrantes des arts, vers la beauté. Pour cela, il faut être à la pointe, ne pas faire de concession sur la qualité des productions artistiques. Sans qualité, rien à transmettre. Pour convaincre - même un public peu connaisseur -, il faut avoir des arguments solides, une esthétique travaillée, une réflexion fondée. Alors, seulement, il est possible de transmettre quelque chose. À condition de s'en donner les moyens.
Robin Majeur
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Faire bonne campagne
Le soir d'une élection ou d'une votation, quand la question des raisons d'un succès électoral se pose, on entend toujours le même refrain: "Nous avons fait une bonne campagne, nous avons été très présents sur le terrain". Le terrain, clé du succès? Peut-être mais je n'en suis pas si sûr.
Du temps où le mot campagne avait des accents plus militaires, il était aisé de juger de son efficacité. Un champ de bataille jonché de cadavres, une artillerie détruite, l'ordre de retraite sonné et vous saviez que vous aviez subi une défaite. Pareil pour une victoire. Mais pour une élection à bulletin secret? Les heures passées dans les rues basses, à quoi auront-elles servi exactement? Difficile de le savoir. Impossible même de décompter les passants qui auront été acquis à tel parti après un arrêt à tel stand.
Mon hypothèse est qu'on essaie de se rassurer en cherchant les explications les plus rationnelles possibles: "les électeurs ont voté pour moi car j'ai été très présent sur le terrain, j'ai fait passer mes idées, j'ai convaincu". Moi aussi j'ai envie de croire à ce genre de raisonnement, qui fait confiance à l'homme rationnel. Pourtant je suis prêt à parier que, dans chaque camp politique, on trouvera des personnes qui auront sacrifié sans compter leur temps pour être présentes sur le terrain. Evidemment, il y a quelques disparités. Certains sont plus valeureux que d'autres. Mais globalement, le terrain est bien occupé par tous. Alors pourquoi des résultats électoraux, des victoires et des défaites?
Je soupçonne le terrain de faire moins que ce que l'on pense. Et les mots d'ordre des partis, le bouche-à-oreille, les tripes bien davantage.
Robin Majeur
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27 octobre 2011
Concert de Ballake Sissoko et Vincent Segal : séduire sans fard
C'était samedi dernier, dans un lieu que je ne connaissais pas: le Théâtre de l'Octogone à Pully. Une ambiance feutrée, intimiste. À la kora, Ballake Sissoko. Au violoncelle, Vincent Segal. Un concert magique. Tout respirait la simplicité. Pas de décor, pas de mise en scène, pas de show. Juste une lumière, faible et chaude, deux chaises et deux musiciens.
Mais les principaux protagonistes sont les instruments. La kora, sorte de harpe avec une grande caisse de résonnance ronde, est finement ornée. À côté, le violoncelle, de taille similaire, les formes pareillement arrondies, est d'un brun pénétrant.
Le temps d'accorder ces innombrables cordes et la musique commence. On découvre le son de la kora. C'est doux et cristallin. On est transporté en Afrique de l'ouest. Discrètement, le violoncelle entre. Les pizzicati graves, ces pincements de cordes, donnent une assise profonde aux mélodies déjà virtuoses de la kora. Puis, le violoncelle prend la parole. Avec son archet, Segal s'envole. Le son flotte, devient nasillard, retrouve du grain : toutes les ressources de l'instrument sont utilisées. Tout à coup des harmoniques, des folles cavalcades de notes, des rythmes secs. Et toujours cette recherche d'un doux mariage avec la kora. Ce n'est pas une musique d'effet, qui jouerait seulement sur des techniques d'instrument faciles pour émouvoir l'auditeur. C'est le contraire d'une entreprise de séduction. Qu'ils jouent pour mille, pour cent personnes, qu'ils jouent pour eux seuls, le simple plaisir de partager leur souffle de vie à travers la musique semble les guider.
Entre les morceaux, Segal dit quelques mots. La première pièce utilise une mélodie ouest-africaine du XIIIe siècle. Qui a dit que l'Afrique n'avait pas d'histoire? Ensuite, l'inspiration remonte vers le Sahara, vole vers la Turquie, vers la Bretagne, pour finir au Brésil. Segal nous livre en trois mots sa théorie sur l'origine des instruments à cordes. Contrairement à ce que prétendent certains de ses amis chercheurs au CNRS, ils sont la découverte de chasseurs pacifistes. Ne voulant pas courir après le gibier, certains individus auraient remarqué que l'effleurement de la corde de leur arc provoquait un son. Et qu'en y ajoutant un peu de tension, deux notes distinctes en sortaient. Le début d'une grande histoire. Il est comme ça, Vincent Segal. Pas spécialement bon orateur, cherchant parfois ses mots, sautant d'une idée à une autre, il aime rire avec le public, simplement.
Sissoko ne parle pas: il s'exprime par la musique. Parfois l'auditeur perçoit un gromellement ou une mélodie chantée dans le fond de la gorge. Comme Keith Jarrett en jazz, comme Pablo Casals en classique, son corps forme un tout avec sa musique. En fait de grognement, on croit sentir en réalité une manifestation de plaisir : la jouissance de se sentir vivre en jouant.
L'aventure d'un métissage musical est risquée. Souvent la greffe ne prend pas, le mélange de différentes cultures musicales produit un patchwork désarticulé, une superposition d'informations interférentes. Trop de monde cède à la mode du métissage, au mélanger pour mélanger. Ici, les deux musiciens s'inspirent et s'imprègnent de différentes traditions pour mieux s'exprimer. Leur intelligence et leur virtuosité leur permet de s'essayer à tout. Ils "désaccordent" même leur instrument pour retrouver les sonorités naturelles des modes non tempérés que nos oreilles d'Occidentaux, depuis J.S. Bach, identifient à des erreurs d'intonation. Toutes ces influences, ils les font leur: ce que ces deux musiciens nous offrent, ce n'est ni de la musique africaine, ni de la musique brésilienne, c'est leur musique. Et c'est ça qu'on aime.
Robin Majeur
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26 octobre 2011
La République des fourmis
Tous les ans, parfois un peu plus, parfois un peu moins, venant des quatre coins de la République, par centaines, le temps d'un dimanche, convergent vers Uni Mail de petites fourmis. Elles arrivent généralement avant que la foule des curieux ne soit là et repartent bien après sa dispersion, dans l'anonymat de la nuit. Le feu des projecteurs, ce n'est pas pour elles. Lorsque le plateau-télé grouille de monde, lorsque l'animateur-vedette tente de modérer l'appétit de ses fauves, lorsque les bornes informatiques sont prises d'assaut pour connaître le score des plus biffés et des plus rajoutés, lorsqu'il se passe tout cela, les fourmis, dans l'ombre, travaillent.
Le monde des fourmis n'est pas accessible à tout un chacun. Il faut avoir un badge, et pas de n'importe quelle couleur. Ensuite, il faut savoir à quelle tâche on est assigné. Chaque fourmi a une place, une fonction. Il y a les numéroteuses, les messagères, les plannificatrices, les dépouilleuses, les contrôleuses. Sans parler des cheffes : il y a les cheffes de groupes, les cheffes de salle, etc. Les fourmis sont très organisées. Elles ont même des codes : "on passe en D2 pour le CdE mais on est toujours en D1 pour le CN".
Le monde des fourmis a une utilité. Sans lui, nul fauve ne pourrait aller sous le feu des projecteurs et affirmer, sur le ton de la victoire modeste : "c'est un excellent résultat d'ensemble, nous remercions les électeurs pour leur confiance" ou bien, groggy mais déterminé: "je prends acte de mon échec mais je saurai me montrer vigilant lorsque les élus dérogeront à leurs promesses". Un spectacle qu'aucun citoyen ne voudrait manquer. Les fourmis travaillent utilement, donc. Elles suivent tout le parcours des bulletins de vote depuis les électeurs jusqu'aux fauves.
Déjà, dans les locaux de vote dispersés sur le territoire de la République, des fourmis s'activent. Mais celles d'Uni Mail interviennent plus tard. Elles accueillent les urnes transportées précautionneusement par les forces de police : c'est le service du contrôle des urnes. Ensuite, elles envoient les enveloppes au service de numérotation. Là, les numéroteuses numérotent. Un, deux, trois, cent, mille, dix mille, tous les bulletins doivent être identifiables par un nombre. Des heures durant, chaque fourmi se saisit d'une enveloppe et numérote les deux cents bulletins contenus, inlassablement. Et gare à l'erreur! Une fourmi fautive laisse toujours des traces. À l'étape suivante, une prochaine fourmi ne manquera pas de le remarquer et d'y perdre du temps. Le concours de chaque fourmi est nécessaire pour l'avancement des travaux de l'ensemble de la fourmilière.
Après la numérotation, des messagères font passer les enveloppes au service du planning général. C'est là que s'organise l'approvisionnement des différentes salles de dépouillement. Il en faut pour tout le monde, tout le temps, histoire d'avancer au mieux. Quand les enveloppes parviennent aux salles, les dépouilleuses entrent en action. Par paire, l'une dictant, l'autre tapant, elles enregistrent les bulletins dans le système informatique. Attention, là aussi, des pièges existent. Une numéroteuse qui n'a pas bien fait son boulot et la plus expérimentée des dépouilleuses se retrouve dans la choucroute. Cette dernière n'est pas soustraite à son propre risque d'erreur : Cerutti Olivier au lieu de Cerutti Thierry et c'est la panique, Hirsch Nadège au lieu de Hirsch Béatrice et les résultats sont faussés. Heureusement, une fourmi maladroite pourra appeler sa cheffe de groupe pour entamer une procédure d'annulation de bulletin et ainsi réenregistrer correctement le Cerutti ou la Hirsch lésés.
De toute façon, tous les bulletins sont dépouillés deux fois par des fourmis différentes: D1, D2. Les risques d'erreur ou de fraude sont minimisés. Lorsqu'un bulletin est dépouillé différemment en D1 et en D2, il est automatiquement transféré chez les fourmis contrôleuses. Au service du contrôle, on se charge de trancher en ce qui concerne les bulletins douteux. C'est là aussi que surgissent parfois des improbables Che Guevara, des Charlie Chaplin, des Jean-Pierre Papin. Quand on y trouve des noms de fleurs, on annule. Sinon ces bulletins passent dans les votes blancs. Lorsque l'électeur croit tromper la vigilance des fourmis en glissant plusieurs bulletins dans la même enveloppe de vote, la scrupuleuse fourmi contrôleuse doit également trancher.
Après seulement, les fourmis communiqueuses s'approcheront des feux des projecteurs, sans s'y brûler. Elles donneront suffisamment de nourriture aux monstres de lumière pour qu'ils continuent de s'entredévorer. Mais tous les carnages ont une fin. Tandis que les fauves survivants rentrent chez eux, les fourmis, elles, poursuivent leur travail: il faut tout recompter. Le D2 les tient éveillées bien au-delà de minuit. Quand, enfin, elles peuvent prendre le chemin du retour, elles découvrent un hall d'Uni Mail désert. La lumière a cédé la place à la pénombre, le plateau-télé a disparu. Seuls quelques papiers chiffonnés jonchent encore le sol.
D'Alembert avait vu en Genève une République des abeilles. S'il avait pu connaître la démocratie, sans doute se serait-il plu à découvrir celle, tout aussi fascinante, des fourmis.
Robin Majeur
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| Tags : élections, dépouillement |
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24 octobre 2011
Instants d'élection(s)
Charmeuse, joueuse, mystérieuse, Mme Céline Amaudruz. Mais peut-être devra-t-elle quand même réviser sa syntaxe avant le dîner aux chandelles "dont" elle doit avoir avec la vedette de la langue française, M. Pascal Décaillet.
Opportunisme? De l'intelligence ! selon M. Mauro Poggia. Se précipiter vers un camp pour faire basculer une majorité, c'est une preuve d'intelligence, c'est "pour faire avancer les choses", "ni à gauche, ni à droite", etc., etc. Rien de surprenant dans le discours. Amusant tout de même de constater qu'à chaque fois que le mot "opportunisme" est lâché en politique genevoise, M. Poggia rôde dans les parages. Tel un Prométhée, enchaîné à son rocher, dont la sombre accusation vient tous les jours ronger l'intérieur. Mais il s'en fiche, M. Poggia. Le feu, la lumière, de teinte jaune et rouge, il l'amène aux hommes, à Berne.
Digne, M. Romain de Sainte Marie. J'ai apprécié le constat clair d'échec dressé par le jeune socialiste sur le plateau de Léman Bleu. Pas de faux-semblants derrière lesquels se cacher, pas de chiffres à gratter pour trouver une raison de se satisfaire. Une défaite est une défaite. Mais il y a des leçons à en tirer, et lui en semble déjà capable. Froidement, il analyse, revient sur sa campagne, émet des hypothèses. Nul doute qu'une fois le coup encaissé, il reviendra avec son enthousiasme, ses idées fraîches.
Robin Majeur
09:30 Publié dans Prendre le temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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22 octobre 2011
De la difficulté de se définir une appartenance politique
Il n’y a rien à faire. Je m’y essaie depuis des années, sans succès. Suis-je socialiste ? suis-je vert ? suis-je communiste ? suis-je libéral ? Je ne parviens pas à me sentir une appartenance politique claire. Pourtant, je m’intéresse passionnément à la chose publique.
À la veille d’une échéance électorale importante, la question se pose une nouvelle fois. Trouverai-je un parti qui portera fidèlement ma voix dans le cénacle fédéral ? Vous me direz, ce n’est pas exactement la question qu’on nous pose : il s’agit avant tout d’accorder sa confiance à des hommes et des femmes qui ont des bilans, des idées, des projets à faire valoir. Encore que le mode d’élection des deux Chambres fédérales complique les choses. Mais enfin, si ce week-end, je ne résous pas la question de mon identité partisane, cela ne m’empêchera pas d’accomplir mon devoir de citoyen.
Tout de même, un petit tour d’horizon des partis me permettra peut-être de définir un peu mieux mon appartenance politique. Je me saisis de la savoureuse brochure concoctée par la Chancellerie fédérale pour goûter aux recettes de chaque parti. Malheureusement, si l’emballage se révèle appétissant, je trouve les menus assez fades. Faisons donc sans.
Me reconnais-je chez les socialistes ? A priori c’est un parti qui m’a souvent attiré. Une position sensible aux inégalités, un souci de donner à chacun sa chance de trouver une place dans notre société, un réformisme politique sans concession. Sauf que c’est sur ce dernier mot que je butte. Trop souvent, j’ai l’impression que les socialistes se permettent des concessions, voire des accointances pénibles.
Allons donc voir sur la gauche. Les communistes, on oublie : comment ose-t-on encore se nommer ainsi ? J’ai été trop sensible à certains films (Ninotchka de Lubitsch) ou certains livres (L’Archipel du Goulag de Soljénitsyne) pour croire que ce mot a encore un avenir. Mais j’ai des attirances pour l’extrême-gauche. J’admire la franche combativité, l’engagement profond de certains de ses membres. Et puis, le sentiment de révolte face aux injustices que l’organisation de nos sociétés sécrète résonne fortement en moi. Las, la rigidité dogmatique, l’insupportable côté moralisant, la dictature du bien qui veut réduire l’individu en miette, tout cela ne me plaît guère.
Mais c’est bien sûr ! Je suis en fait un authentique libéral, fervent défenseur de l’autonomie de l’individu, convaincu de la nécessité de protéger le droit de chacun à construire sa vie en vertu de son libre-arbitre. Cap sur le PLR, donc. Après tout, j’ai aimé passionnément les pages de Locke ou Tocqueville. Le PLR se targue, par la notion de liberté qu’il met au centre de son discours, de laisser à chacun de ses membres une grande latitude. Contrairement à la gauche - bornée, dogmatique, castratrice -, le PLR m’offrirait la possibilité de m’épanouir librement, tout en défendant certaines valeurs communes. L’heureuse découverte ! Mais je ne me reconnais que trop peu souvent dans ce parti. Que ce soit dans sa tendance toujours plus affirmée à cirer les bottes d’un grand parti national d’extrême-droite ou que ce soit plus simplement dans sa façon de rouler pour le grand capital au détriment d’une majeure part de la population, dans sa contradiction interne entre sa volonté de jouer un rôle dans l’Etat et sa méfiance viscérale envers celui-ci, incapable, inefficace, justifiant le credo du « toujours moins d’Etat », que ce soit, enfin, dans l’intouchabilité du dogme de la croissance ; croissance bienfaitrice, croissance infinie, croissance comme moyen et fin des sociétés humaines – bon sang, cela fait plusieurs siècles que l’on connaît la finitude de notre monde ! Non, dans tout cela, je ne me reconnais pas.
Aurais-je des tendances verdoyantes ? Le catastrophisme de certains – nouvelle eschatologie laïque – me fatigue. Et puis, la question écologique est certes primordiale, mais elle n’est pas projet de société.
Alors serais-je MCG ? « Ni de gauche, ni de droite », n’est-ce pas une belle idée ça ? Non. Passe encore s’il ne s’agissait que de supporter l’incommensurable ego de son leader charismatique. Mais il y a bien plus à mettre au passif de ce sinistre mouvement. De base, je me méfie des partis qui tapent toujours sur le même clou. C’est bien un moment, ça devient fatigant rapidement. Et surtout ça ne permet pas de faire avancer la construction de la maison. J’ai toujours été effaré par la capacité de ce parti – pardon ! mouvement – à fabriquer des liens entre un quelconque problème politique et la question des frontaliers. J’avoue avoir parfois été bluffé par leur folle inventivité. Mais enfin, cela ne fait pas office de programme, cela n’a pas valeur de projet de société. Jusqu’à preuve du contraire, les projets de société sont soit de droite, soit de gauche. Le picorage politique par-ci par-là n’a jamais suffi.
Non, décidément, je ne me trouve pas d’identité partisane stable. Pourtant, j’ai bien une sensibilité politique. Me reviennent alors en mémoire les mots de Régis Debray. C’était dans Le Temps, il y a de cela quelques mois, peut-être un an. Un dialogue entre Me Marc Bonnant et Régis Debray. Entre un homme de droite et un homme de gauche. Entre deux hommes de savoir, un tantinet élitistes, qui se retrouvaient dans leur goût pour la culture de haut vol. Mais peu importe ce qu’ils se disaient. Seuls quelques mots de Debray me sont restés : l’appartenance politique comme trace d’un terreau culturel, comme fidélité à une famille, comme tradition.
Je dois donc être un conservateur de gauche. Je ne peux évacuer mon passé, mon enfance aux Pâquis, mes heures à lire Le Courrier que nous recevions quotidiennement à la maison, les éditos de Patrice Mugny et Manuel Grandjean, la vibration des mots « manif », « mobilisation », « solidarité ». J’aime retourner dans ce quartier. Je m’y sens bien, chez moi, en sécurité. J’aime aussi son côté frondeur. Il vit, il se bat, il existe.
Ce patrimoine de vie, je veux y être fidèle : comme Debray, je voterai toujours à gauche. Absurde, le vote irrationnel ? Pour ma défense, je dirais qu’il est pas dénué de toute raison. C’est généralement pour des valeurs que je vote. Il s’agit en somme, pour moi, d’un difficile exercice d’équilibrisme entre devoir de fidélité, convictions profondes et considérations pragmatiques. Je ne dis pas que le pragmatisme s’oppose toujours à la fidélité. Mais cela arrive parfois. Concilier le rationnel et l’irrationnel : tout un programme !
Robin Majeur
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19 octobre 2011
"La beauté sauvera le monde"
Liberté, justice, égalité,... Que de beaux concepts! Ils résonnent partout, ils soulèvent les foules (indignées ou pas), ils passionnent et font rêver.
Moi aussi, je les aime. J'en chéris certains, d'autres moins. Pourtant je choisis, pour titre à ce blog, un autre concept aux allures moins revendicatrices: la beauté. Oui, juste la beauté. Celle d'une oeuvre d'art, celle d'un regard complice entre un enfant et sa mère capté au bord du lac, celle d'une mélodie entendue dans un tram, celle des menaçants cumulus un matin d'octobre. Déceler la beauté dans les interstices du quotidien. La valoriser. La traquer. Mais aussi la critiquer: au fond, de quoi il s'agit? Subjective, la beauté? Inutile et sans intérêt, l'échelle du beau et du laid? Souci de pays riche?
Peut-être ce blog ne sera qu'un catalogue mignon des réussites et des échecs esthétiques recensés par l'auteur. Il espère être plus. Enfiler les lunettes de la beauté, c'est poser un regard sur le monde. Et poser un regard sur le monde, c'est s'y engager, c'est se positionner. La beauté est naturelle, sociale, politique avant d'être culturelle. Beauté de la rade au lever du soleil, beauté du dévouement d'un éducateur pour une personne en difficulté, beauté d'un engagement politique.
La beauté c'est parfois aussi - hélas! - un palliatif aux déceptions et frustrations de la vie. Une valeur qui peut persister malgré les trahisons du monde politique ou professionnel. Une valeur qui peut sauver.
"La beauté sauvera le monde". Les mots de Dostoïevski vibrent en moi.
Robin Majeur
16:21 Publié dans Prendre le temps | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
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