02 février 2012

L'histoire de Carl Lutz. Où l'action dérisoire devient essentielle

Redécouvrir... Carl Lutz, diplomate suisse pendant la Deuxième Guerre mondiale

 

Imaginez cela: des bouts de papier distribués aux Juifs pour empêcher les Nazis de les exterminer. Dérisoire, non? Absurde même: on n'arrête pas Hitler dans ses intentions meurtrières avec un morceau de papier. Et pourtant, Carl Lutz y a cru. Il y a tant cru qu'il a sauvé 62'000 vies.

Ce diplomate suisse, en fonction dans le royaume de Hongrie entre 1942 et 1945, a délivré d'innombrables sauf-conduits aux Juifs de Budapest. Habile négociateur, il a su profiter de l'accord antérieur à la guerre qui permettait à 8'000 Juifs de partir pour la Palestine. En le faisant fructifier: selon lui, ce n'était pas 8'000 individus mais 8'000 familles qui étaient concernées. Il défendit son interprétation face à Adolf Eichmann lui-même. Pas la peine de préciser que ses actes excédaient largement son mandat diplomatique. Et que Berne, tout en tolérant son action, n'en éprouvait pas moins une certaine gêne.

Mais les papiers ne suffirent bientôt plus. Eichmann n'allait pas s'arrêter longtemps à ces formalités. Il fallait trouver autre chose. Vint alors l'idée de l'extraterritorialité. Des immeubles, dans Budapest aux mains des Croix fléchées fascistes, deviendraient territoire suisse. Symbole de ces refuges artificiels, la Maison de Verre accueillit 3000 Juifs. Un quartier prit même forme, à deux pas du Danube, là où avaient cours les pires massacres. Plusieurs fois, Carl Lutz se rendit précipitamment sur place pour s'interposer face aux Croix fléchées qui essayaient d'évacuer les lieux.

Carl Lutz n'était pas seul. D'autres, bien sûr, l'ont aidé. D'autres ont pris leurs propres initiatives. Mais le diplomate suisse a cela de particulier qu'il semble avoir été un acharné. Il aurait suivi les "marches de la mort" pour distribuer des sauf-conduits à ceux qui pouvaient encore les attraper. Sauvetages de dernier instant, désespérés. Mais pas sans succès. Un miracle à la puissance 62'000. Qui invite à reconsidérer tout ce qui peut avoir l'apparence du dérisoire.

 

Robin Majeur

 

-- Exposition Carl Lutz et la légendaire Maison de Verre à Budapest, Théâtre de Saint-Gervais, du lundi au samedi 14h-18h, jusqu'au 10 mars 2012 --


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10 janvier 2012

L'amitié ou l'expérience victorieuse d'être éternel

Redécouvrir... Les Copains de Jules Romains


L'amour, toujours l'amour. La littérature, le cinéma, l'opéra ne savent parler que de cela. Souvent très bien d'ailleurs. Mais rares sont ceux qui parviennent à évoquer la force subtile de l'amitié. Brassens l'a joliment fait, en musique. Pour entamer la nouvelle année, j'avais envie de partager une de mes lectures fétiches, l'ode la plus réussie à la gloire de l'amitié, dont le titre promet beaucoup et ne déçoit pas.

Les Copains, c'est 150 pages bien enlevées qui racontent les aventures d'une bande de sept jeunes gars à l'inventivité décapante. Au commencement, il y a un pari sur la contenance d'un pichet. Puis la découverte, dans un vieux grenier, d'une carte de France. Monte alors chez les copains l'irrésistible envie de se venger de ces deux yeux au regard provocateur que sont les villes d'Ambert et Issoire. Ils le font d'abord en poésie, chacun y allant de son quatrain :

Ambert! Je te hais! Tu grouilles autour de moi,

Paquet d'asticots dans le gras du camembert!

Et c'est Issoire qui est là, plus loin que nous,

Comme le manche en fer d'une passoire.

Les bouts rimés avec camembert et passoire ne suffisent pas à ridiculiser assez les villes honnies. Après une visite rendue à un somnambule, les copains passent à l'action, ils se rendent sur place, dans la Massif central. Terrible est le sort qui attend les deux paisibles bourgades dont le seul tort est d'être apparu sur une carte géographique face aux yeux de Bénin et ses copains. Trois canulars vont semer la pagaille. Broudier se fait ministre et ordonne à la garnison d'Ambert un exercice militaire dans la ville endormie. Bénin se fait cardinal et prêche, en pleine messe, pour un retour à un christianisme épuré qui valoriserait les lois de la nature et, avec elles, l'amour charnel. Ambert entre en rut. Lesueur, enfin, se charge de la destruction d'Issoire. Il se transforme en Vercingétorix; lui dont on doit inaugurer la statue au centre ville. Face à la foule, le conseiller général fait son discours d'inauguration quand soudain la statue ouvre la bouche et commence à invectiver le politicien. L'événement surnaturel sème l'effroi. Les copains ont eu la peau d'Ambert et d'Issoire.

Entre leurs grands coups, les copains s'accordent des plaisirs simples. Ils placent une de leur journée sous le signe du cercle et testent la rotondité du monde en même temps que son éternité. Avec quelques litres de vin dans le gosier, bien ronds, sur leur bicyclette, Bénin et Broudier s'exclament:

- Tu te souviens de toutes les fois que nous avons senti combien chacun de nous était nécessaire à l'autre pour cette expérience de l'éternité?

- Oui, tu as raison. Si j'étais seul, je sais bien que ça ne serait pas pareil. Il y a entre nous comme la pierre d'un autel. Je veux dire que, quand tu es là, j'ai des garanties de première importance. Je bafouille, mais j'ai un horrible besoin de m'expliquer. On ne sait pas ce que c'est que l'amitié. On n'a dit que des sottises là-dessus. Quand je suis seul, je n'atteins jamais à la certitude où je suis maintenant. Je crains la mort. Tout mon courage contre le monde n'aboutit qu'à un défi. Mais, en ce moment, je suis tranquille. Nous deux, comme nous sommes là, en bécane, sur cette route, par ce soleil, avec cette âme, voilà qui justifie tout, qui me console de tout. N'y aurait-il eu que cela dans ma vie, que je ne la jugerais ni sans but, ni même périssable. Et n'y aurait-il que cela, à cette heure, dans le monde, que je ne jugerais le monde ni sans bonté, ni sans Dieu.

Dans Les Copains, la légèreté le dispute à la profondeur du propos. C'est peut-être cela aussi, le propre de l'amitié. Une puissance souterraine insoupçonnable qui sait se manifester dans la légèreté d'un sourire, d'un regard complice ou d'un éclat de rire arrosé.

 

Robin Majeur

 

-- Jules Romains, Les Copains, Paris, Gallimard, 1922 --


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21 décembre 2011

Une musique si française, si exotique

Redécouvrir... Fauré, Debussy, Ravel

 

Les Français ont mangé leur pain noir. Quand l'Autriche donnait naissance à un Haydn ou à un Mozart, l'Allemagne à un Glück ou à un Beethoven, la France vivait dans le souvenir du grand Rameau ou trouvait son identité musicale dans le très lointain et très italien Lully. Il a fallu attendre Berlioz et Chopin (dont chacun sait les profondes racines françaises...), au XIXe siècle, pour retrouver une identité musicale propre à l'Hexagone. Mais c'est surtout à la fin du siècle avec les Fauré, Debussy et Ravel que la France musicale a repris de l'éclat. Aujourd'hui encore, nul ne conteste l'importance de ces compositeurs.

Ils sont caractéristiques de la musique française. Pourtant on sent chez eux tant d'inspirations lointaines. La texture de leur musique, souple et légère, est teintée d'harmonies orientales, de gammes pentatoniques, de rythmes slaves. Chef d'oeuvre de l'impressionisme musical, le Prélude à l'après-midi d'un faune de Debussy joue avec les couleurs, avec les sonorités. Il plonge par petites touches l'auditeur, non dans une mélasse émotionnelle romantique, mais dans des états délicats de torpeur, de bien-être, d'inquiétude. Des états qui se chassent, qui s'entremêlent, qui se contredisent parfois.

Moins subtil est le Tzigane de Ravel. Mais tout aussi exotique et tout aussi français. Dans la cadence initiale, le violon solo a la suavité et la verve tzigane. Il démontre une virtuosité sans faille. Ravel s'est approprié cette musique. Il s'amuse à l'orchestrer comme on peint des tableaux. Au lieu de mélanger des couleurs, il mélange des timbres d'instruments. La musique ralentit et accélère, elle ne laisse pas l'auditeur s'installer dans le confort. Le compositeur joue avec nous, et ce jusqu'au sprint final, d'un rythme endiablé.

L'occasion de redécouvrir cette musique est donnée avec le concert de l'Orchestre et du Choeur de l'Université de Genève. Certes, l'ensemble n'a pas le talent individuel ou collectif du Philarmonique de Berlin. Mais il a la fraîcheur et l'enthousiasme de tous les plus grands orchestres du monde réunis. Et ces qualités sont le moteur de la musique. Elles suffisent à lui donner son émotivité et sa beauté.

 

Robin Majeur

 

-- Concert de l'Orchestre et du Choeur de l'Université, direction: Sébastien Brugière, aula du Collège de Saussure, jeudi 22 décembre 2011, 20h. Programme: Pavane et Cantique de Jean Racine de Gabriel Fauré, Prélude à l'après-midi d'un faune et Petite suite de Claude Debussy, Tzigane et Ma Mère l'Oye de Maurice Ravel --


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09 décembre 2011

Albert Gallatin - La calculette d'un visionnaire

Redécouvrir... Albert Gallatin (1761-1849), un Genevois au service des Etats-Unis d'Amérique


Il aurait 250 ans cette année. Pour un homme qui a toujours été passionné par les chiffres, ce n'est pas rien de le relever. À la tête des finances des Etats-Unis, Gallatin n'a cessé de calculer les revenus et les dépenses, les dettes et les bénéfices. Comptes d'épicier, fastidieux et rébarbatifs ?

Il incombait, pour Gallatin, de donner du sens aux chiffres. S'il planifie dès 1801 le remboursement de la dette du pays à l'horizon 1817 (objectif atteint en 1835 seulement, pour cause de guerre; on sait ce qu'il en est aujourd'hui), c'est pour permettre aux Américains d'être mieux servis par leur Etat central. S'il s'occupe du budget d'achat de la Louisiane à Napoléon en 1803, c'est pour offrir à son pays d'adoption d'innombrables terres à défricher. S'il finance en bonne partie l'expédition de Lewis et Clark, entre 1804 et 1806, c'est pour mieux découvrir les itinéraires possibles entre est et ouest de l'Amérique et favoriser le développement du commerce.

Avec Gallatin, le chiffre n'est qu'un moyen. Il ne se suffit pas à lui-même. Il doit servir une vision. Et la sienne est large, profonde, dense. En tant que secrétaire au Trésor, il présente des rapports au Congrès sur le développement des voies de transport, des routes et des canaux : améliorer la communication entre les différentes régions, faire tomber les douanes internes, tout cela permettra de renforcer le pays. Fin diplomate, il négocie le Traité de Gand qui établit une paix durable entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Il milite dès 1793 dans une société antiesclavagiste de Pennsylvanie. Son idéal démocratique le pousse à être aux fondements de l'Université de New York, qu'il rêve laïque et accessible à tous. Le sort des Amérindiens le préoccupe. Infatigable récolteur de données, il se fait ethnologue et linguiste pour mieux réfléchir à cette question: comment intégrer les peuples autochtones au pays en construction ? Deux siècles plus tard, la question est loin d'être résolue.

Albert Gallatin est à découvrir à la Bibliothèque de Genève, qui lui consacre une exposition. Naissance au 7 rue des Granges, départ en secret pour l'Amérique, premiers pas sur le Nouveau Monde à faire l'arpenteur, le bûcheron, le professeur de français, engagement politique jusqu'aux plus hautes sphères du pouvoir : cet étonnant parcours est une véritable invitation à l'audace, à la curiosité, à l'engagement. Malgré la persistance d'un accent français qui trahissait ses origines - et qui lui valait quelques sarcasmes -, Gallatin se battait toujours avec ses armes - un esprit bien fait, une éloquence et une force argumentative peu communes - pour emporter l'adhésion à ses projets. Un savant mélange entre l'austérité de la calculette et l'imagination du visionnaire.

 

Robin Majeur

 

-- Albert Gallatin, un Genevois aux sources du rêve américain, Espace Ami-Lullin, Bibliothèque de Genève, jusqu'au 17 mars 2012, du mardi au vendredi 14h-18h, samedi 10h-12h et 14h-17h --


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02 décembre 2011

L'Innocence au Parlement

 

Redécouvrir...le film Mr. Smith goes to Washington de F. Capra

 

À l'heure où les chambres fédérales s'apprêtent à entamer leur première session depuis les élections, je ne peux que conseiller aux nouveaux élus de regarder le film Mr. Smith goes to Washington (M. Smith va au Sénat) du grand Franck Capra. L'intrigue se déroule aux Etats-Unis, un pays qui a plus de points communs avec la Suisse qu'on le dit parfois. Etat fédéral, système bicaméral, pouvoir exécutif largement bridé par le législatif: finalement, entre Washington et Berne, il n'y a qu'une différence de taille. Monsieur Smith monte donc à Washington comme Mme Isabelle Chevalley et tous les nouveaux élus se rendront à Berne. Avec envie, soif d'apprendre, conviction. Et sans savoir ce qui l'attend.

Chef boy-scout, Smith n'a qu'une passion: organiser des activités pour les jeunes. La politique, il ne connait pas. Lorsqu'un sénateur d'un canton - pardon, Etat - décède, les ténors politiques réfléchissent à la meilleure personne pour le remplacer. Le malheureux sénateur a très mal choisi le moment de mourir. D'importants projets sont en discussion au Congrès et les enjeux financiers sont immenses. Il faut trouver une personne qui votera docilement dans le sens du lobby industriel. Par le hasard d'un pile ou face, ils jettent leur dévolu sur Smith, garçon rempli d'un frais enthousiasme et surtout d'une innocence apparement sans borne. Reste à intéresser le jeune homme au poste de sénateur et à le faire élire. Un jeu d'enfant ! On lui promet qu'à Washington il pourra oeuvrer sans relâche à l'organisation de camps pour les jeunes. Convaincante perspective. Quant au passage par la case élection, rien de tel que le soutien d'un magnat de la presse. Matraquage publicitaire et siège au Sénat assuré: le réalisateur Capra regarde d'une oeil critique bienvenu la puissance des médias.

Le candide Smith, génialement interprété par un tout jeune James Stewart, monte à Washington, cette ville étrange, brusquement sortie de terre au tournant du XIXe siècle. S'il ne s'intéressait pas à la politique, ce n'était pas par manque de civisme ou de dévouement patriotique. À peine arrivé dans la capitale fédérale, il fait le tour du National Mall, parcourt Pennsylvania Avenue, se recueille au Lincoln Memorial. Son émotion est profonde et sincère face à ces monuments de l'histoire nationale. Mais ce n'est pas tout, le travail l'attend. Il n'a pas été élu pour des prunes, il doit tenir ses promesses électorales. Entre alors en scène le personnage central de Saunders, sa secrétaire personnelle. Elle, qui travaille depuis des lustres au Congrès, qui est rompue au fonctionnement politique, ne peut s'empêcher de sourire à la vision du nouveau sénateur qu'elle va devoir servir. L'homme n'a qu'une idée en tête: faire passer un bill pour l'organisation de camps avec des jeunes sur de grands terrains au centre du pays. Jean Arthur, qui incarne Saunders, se fait tour à tour moqueuse, méprisante et faussement bienveillante face à un tel amas de naïveté.

Tout bascule lorsque les ténors politiques réalisent le problème: le terrain que convoite Smith pour ses camps est le même dont ils ont besoin pour leur gigantesque projet industriel et la manne de dollars qui va avec. Voilà que le misérable gaillard qu'ils ont choisi risque de ruiner leur projet avec sa ridicule passion pour les jeunes ! D'abord chouchouté par son collègue sénateur et tous les défenseurs du lobby industriel, Smith entame sa descente aux enfers. On se fait moins chaleureux, moins avenant, de plus en plus sec et directif autour de lui. Evidemment, lui ne comprend pas. Au contraire de sa secrétaire Saunders qui, depuis longtemps, a saisi le rôle de marionnette qu'on voulait faire jouer à Smith. Tous les registres les moins glorieux de la politique défilent. Menaces, chantage, tentatives de corruption. Smith continue de défendre son projet. La presse, si élogieuse à son égard quelques mois auparavant, le prend pour cible. La machine médiatique va le broyer, croit-on.

En pleine tempête, la secrétaire Saunders prend la défense de Smith. Pitié, amour maternel, amitié ? On ne le sait pas exactement. Grâce à ses réseaux, elle entreprend une campagne de contre-propagande. Malgré tous ses efforts, rien n'y fait: face aux puissants, il est impossible de gagner, semble nous dire Capra. Désespéré par le discrédit qui le touche, Smith se rend de nouveau au Lincoln Memorial, prêt à tout abandonner. L'enthousiasme de la première fois a laissé place à l'amertume et au dégoût. Saunders le rejoint. La scène est belle. Sous le regard imposant de Lincoln, Smith se laisse convaincre de reprendre une dernière fois le combat. Ce sera par l'obstruction.

J'ignore si ce mécanisme constitutionnel de l'obstruction a jamais existé. Il permet à un sénateur de prendre la parole, sous certaines conditions, et de ne plus la céder jusqu'à ce qu'il se rasseoit sur son siège. Smith l'utilisera. La longue dernière scène est le chef d'oeuvre du film. Smith prend la parole pour ne plus jamais la céder. Les heures passent, il récite les articles de loi, les codes, la constitution. Quand les idées s'épuisent, il reprend au début. Quand la voix se fatigue, il respire un coup et repart de plus belle. La journée passe. Ses jambes ne doivent pas fléchir. C'est dans son corps, dans sa chair, dans sa voix que Smith trouve les ultimes moyens de se défendre. Puissance de la parole ! La tension est insupportable dans l'hémicycle. En dehors de l'enceinte du Congrès, les journaux commencent à se faire écho des exploits du jeune sénateur qui tient en haleine la plus haute institution du pays. Il ira jusqu'au bout. Jusqu'à l'épuisement. Jusqu'au renoncement de son corps. Face à une telle abnégation, un sénateur craque. Il révèle tout, les projets secrets, la corruption, le cynisme. La parole éclatante triomphe des occultes manigances politiciennes. Happy end !

Trop heureuse, cette fin ? Certainement. On soupçonnerait Capra lui-même de ne pas y croire. Il semble nous offrir une fin exagérement idéalisée en nous laissant le choix de croire au rêve ou pas. Qu'en retireront nos apprentis parlementaires ? J'espère simplement qu'ils sauront être à l'écoute de leurs expérimenté(e)s secrétaires tout comme ils sauront, à l'image de Smith, défendre corps et âme, et jusqu'au dernier épuisement, leurs convictions.

 

Robin Majeur

 

-- Mr. Smith goes to Washington, 129', 1939, un film de Franck Capra --

 

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26 novembre 2011

Haddock, les noms d'oiseaux et les bijoux du rossignol milanais

Redécouvrir... Tintin et les bijoux de la Castafiore


Que je sache, il n'y a pas encore eu d'étude sur la passion ornithologique d'Hergé. À celui qui voudrait s'y risquer, je recommande l'album Les Bijoux de la Castafiore. Il pourrait se résumer à l'histoire d'un rossignol milanais et d'une pie voleuse. Cela paraît maigre comme scénario. Mais Hergé sait amuser avec bien peu de choses. L'encombrante Castafiore qui débarque à Moulinsart pour le plus grand malheur du capitaine Haddock, les Romanichels qui s'installent dans les jardins du château, la disparition dramatique de précieux bijoux, et voilà les ingrédients réunis pour cet album. Le plaisir d'Hergé est de remettre en cause nos certitudes : les Romanichels, coupables par nature ? Le pianiste Wagner au comportement douteux, pris en flagrant délit ? Le faux journaliste qui détale sans demander son reste, auteur du larcin ? Non, l'ignoble délinquante est à chercher dans un arbre. C'est une pie. Gazza ladra !

Le Théâtre de Carouge nous propose de passer des planches de la bande dessinée à celles de la scène. On retrouve assez bien le trait d'Hergé, les couleurs, la composition de l'image. Parfois, on a l'impression d'être face à une case de l'album, en arrêt sur image. C'est beau. Mais la question est de savoir ce qu'apporte en plus une adaptation. Etre fidèle à l'original ne suffit pas. Même si je me suis surpris à bâiller une ou deux fois, j'y ai largement trouvé mon compte dans la découverte des personnages animés. L'atrabilaire capitaine Médoc - pardon, Haddock: l'influence de la Castafiore sans doute -, impuissant face à la verve vocale du rossignol milanais contraste avec ce Tintin aérien, flottant, irréel. Un héros presque effacé qui laisse de la place à tous les personnages qui font la légende de la BD: le fidèle Nestor, l'inénarrable Tryphon Tournesol, le gonflé Séraphin Lampion, et... les inimitables Dupondt. Quel plaisir de voir ces deux-là en action ! Une synchronie du plus bel effet.  Enfin, c'est aussi l'occasion d'entendre l'air des bijoux. Tout le monde connaît le rire de la Castafiore lorsqu'elle découvre sa beauté dans une glace, mais qui peut se vanter de l'avoir jamais entendu ? Bref, de bien bonnes raisons de se rendre au théâtre.

Quant à l'universitaire qui n'ose se lancer dans la recherche de ses rêves du type Tintin ornithologue. Esquisse d'une théorie générale sur l'économie du volatile dans l'oeuvre d'Hergé, je lui conseille de se rendre à l'Institut et Musée Voltaire pour entendre une conférence sur Tintin et la naissance du paradigme policier. Il découvrira, décomplexé, qu'on peut parler tout à fait sérieusement des aventures du plus populaire des reporters.

 

Robin Majeur

 

-- Les Bijoux de la Castafiore, mise en scène de Dominique Catton et Christiane Suter, Théâtre de Carouge - Atelier de Genève, jusqu'au 18 décembre 2011 --

-- Les Aventures de Tintin reporter sans plume : le paradigme policier, conférence du professeur Michel Porret, Institut et Musée Voltaire, 29 novembre 2011, 19h --

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14 novembre 2011

Beethoven et le plaisir de chercher

 

Redécouvrir... la 2ème symphonie de Beethoven


ta-ta-ta-taaaaaa. Le malheureux destin de Beethoven est d'être parfois réduit à ces quatre notes qui formeraient, précisément, le motif musical du destin. Evidemment que la 5ème symphonie de Beethoven est un chef d'oeuvre. Pas seulement le premier mouvement, d'ailleurs. Au rayon des chefs d'oeuvre, on cite généralement les numéros symphoniques impairs: 3,5,7,9. À quoi on ajoute la 6ème, parce qu'elle a un surnom ("Pastorale"). Le reste sombre un peu dans l'oubli. Pourtant, chacune des neuf symphonies de Beethoven a sa personnalité et sa valeur. Il n'y en a pas une que je n'apprécie pas. Cette semaine l'OSR joue la 2ème. Regardons-là de plus près.

Symphonie de jeunesse, immature, inaboutie ? De jeunesse, oui, mais pas de n'importe qui: de Beethoven ! Déjà, on devine le génie, on sent la maîtrise de l'orchestration, on entend sa fabuleuse capacité à travailler son matériau musical. Ce que j'aime chez lui, c'est l'économie des moyens. Avec peu, il fait tant. Dans le premier mouvement, le développement - cette partie centrale où il exploite les thèmes qu'il a présentés précédemment - est déjà le signe d'une imagination débridée. Il utilise ses thèmes, les transforme, déplace les accents, change de tonalité; son matériau est trituré jusqu'à en créer une folle intensité dramatique. Il n'existe pas meilleur dramaturge que Beethoven.

Le deuxième mouvement, lui aussi, est magnifique. Il se déploie tranquillement, partant d'un thème simple, pour creuser dans les profondeurs abyssales de nos sensibilités. Beethoven nous raconte une histoire, peut-être celle de notre existence même. Coup de coeur, enfin, pour un passage du dernier mouvement. Après quelques mesures, la machine se met en place. C'est très simple : les temps aux basses, les contre-temps aux violons, la mélodie aux vents. On se croit à dos de cheval; on cavale, à l'aise. En mode majeur puis en mineur. Mais cela ne dure pas : très vite on va voir vers d'autres cieux. Car Beethoven cherche toujours et donne toujours à chercher.

 

Robin Majeur

 

-- Ludwig van Beethoven, 2ème symphonie en ré majeur, 1801-1802 --


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