02 décembre 2011

L'Innocence au Parlement

 

Redécouvrir...le film Mr. Smith goes to Washington de F. Capra

 

À l'heure où les chambres fédérales s'apprêtent à entamer leur première session depuis les élections, je ne peux que conseiller aux nouveaux élus de regarder le film Mr. Smith goes to Washington (M. Smith va au Sénat) du grand Franck Capra. L'intrigue se déroule aux Etats-Unis, un pays qui a plus de points communs avec la Suisse qu'on le dit parfois. Etat fédéral, système bicaméral, pouvoir exécutif largement bridé par le législatif: finalement, entre Washington et Berne, il n'y a qu'une différence de taille. Monsieur Smith monte donc à Washington comme Mme Isabelle Chevalley et tous les nouveaux élus se rendront à Berne. Avec envie, soif d'apprendre, conviction. Et sans savoir ce qui l'attend.

Chef boy-scout, Smith n'a qu'une passion: organiser des activités pour les jeunes. La politique, il ne connait pas. Lorsqu'un sénateur d'un canton - pardon, Etat - décède, les ténors politiques réfléchissent à la meilleure personne pour le remplacer. Le malheureux sénateur a très mal choisi le moment de mourir. D'importants projets sont en discussion au Congrès et les enjeux financiers sont immenses. Il faut trouver une personne qui votera docilement dans le sens du lobby industriel. Par le hasard d'un pile ou face, ils jettent leur dévolu sur Smith, garçon rempli d'un frais enthousiasme et surtout d'une innocence apparement sans borne. Reste à intéresser le jeune homme au poste de sénateur et à le faire élire. Un jeu d'enfant ! On lui promet qu'à Washington il pourra oeuvrer sans relâche à l'organisation de camps pour les jeunes. Convaincante perspective. Quant au passage par la case élection, rien de tel que le soutien d'un magnat de la presse. Matraquage publicitaire et siège au Sénat assuré: le réalisateur Capra regarde d'une oeil critique bienvenu la puissance des médias.

Le candide Smith, génialement interprété par un tout jeune James Stewart, monte à Washington, cette ville étrange, brusquement sortie de terre au tournant du XIXe siècle. S'il ne s'intéressait pas à la politique, ce n'était pas par manque de civisme ou de dévouement patriotique. À peine arrivé dans la capitale fédérale, il fait le tour du National Mall, parcourt Pennsylvania Avenue, se recueille au Lincoln Memorial. Son émotion est profonde et sincère face à ces monuments de l'histoire nationale. Mais ce n'est pas tout, le travail l'attend. Il n'a pas été élu pour des prunes, il doit tenir ses promesses électorales. Entre alors en scène le personnage central de Saunders, sa secrétaire personnelle. Elle, qui travaille depuis des lustres au Congrès, qui est rompue au fonctionnement politique, ne peut s'empêcher de sourire à la vision du nouveau sénateur qu'elle va devoir servir. L'homme n'a qu'une idée en tête: faire passer un bill pour l'organisation de camps avec des jeunes sur de grands terrains au centre du pays. Jean Arthur, qui incarne Saunders, se fait tour à tour moqueuse, méprisante et faussement bienveillante face à un tel amas de naïveté.

Tout bascule lorsque les ténors politiques réalisent le problème: le terrain que convoite Smith pour ses camps est le même dont ils ont besoin pour leur gigantesque projet industriel et la manne de dollars qui va avec. Voilà que le misérable gaillard qu'ils ont choisi risque de ruiner leur projet avec sa ridicule passion pour les jeunes ! D'abord chouchouté par son collègue sénateur et tous les défenseurs du lobby industriel, Smith entame sa descente aux enfers. On se fait moins chaleureux, moins avenant, de plus en plus sec et directif autour de lui. Evidemment, lui ne comprend pas. Au contraire de sa secrétaire Saunders qui, depuis longtemps, a saisi le rôle de marionnette qu'on voulait faire jouer à Smith. Tous les registres les moins glorieux de la politique défilent. Menaces, chantage, tentatives de corruption. Smith continue de défendre son projet. La presse, si élogieuse à son égard quelques mois auparavant, le prend pour cible. La machine médiatique va le broyer, croit-on.

En pleine tempête, la secrétaire Saunders prend la défense de Smith. Pitié, amour maternel, amitié ? On ne le sait pas exactement. Grâce à ses réseaux, elle entreprend une campagne de contre-propagande. Malgré tous ses efforts, rien n'y fait: face aux puissants, il est impossible de gagner, semble nous dire Capra. Désespéré par le discrédit qui le touche, Smith se rend de nouveau au Lincoln Memorial, prêt à tout abandonner. L'enthousiasme de la première fois a laissé place à l'amertume et au dégoût. Saunders le rejoint. La scène est belle. Sous le regard imposant de Lincoln, Smith se laisse convaincre de reprendre une dernière fois le combat. Ce sera par l'obstruction.

J'ignore si ce mécanisme constitutionnel de l'obstruction a jamais existé. Il permet à un sénateur de prendre la parole, sous certaines conditions, et de ne plus la céder jusqu'à ce qu'il se rasseoit sur son siège. Smith l'utilisera. La longue dernière scène est le chef d'oeuvre du film. Smith prend la parole pour ne plus jamais la céder. Les heures passent, il récite les articles de loi, les codes, la constitution. Quand les idées s'épuisent, il reprend au début. Quand la voix se fatigue, il respire un coup et repart de plus belle. La journée passe. Ses jambes ne doivent pas fléchir. C'est dans son corps, dans sa chair, dans sa voix que Smith trouve les ultimes moyens de se défendre. Puissance de la parole ! La tension est insupportable dans l'hémicycle. En dehors de l'enceinte du Congrès, les journaux commencent à se faire écho des exploits du jeune sénateur qui tient en haleine la plus haute institution du pays. Il ira jusqu'au bout. Jusqu'à l'épuisement. Jusqu'au renoncement de son corps. Face à une telle abnégation, un sénateur craque. Il révèle tout, les projets secrets, la corruption, le cynisme. La parole éclatante triomphe des occultes manigances politiciennes. Happy end !

Trop heureuse, cette fin ? Certainement. On soupçonnerait Capra lui-même de ne pas y croire. Il semble nous offrir une fin exagérement idéalisée en nous laissant le choix de croire au rêve ou pas. Qu'en retireront nos apprentis parlementaires ? J'espère simplement qu'ils sauront être à l'écoute de leurs expérimenté(e)s secrétaires tout comme ils sauront, à l'image de Smith, défendre corps et âme, et jusqu'au dernier épuisement, leurs convictions.

 

Robin Majeur

 

-- Mr. Smith goes to Washington, 129', 1939, un film de Franck Capra --

 

07:48 Publié dans Redécouvrir... | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : capra, parlement, congrès, etats-unis, sénat, élections, presse | |  Facebook

26 octobre 2011

La République des fourmis

Tous les ans, parfois un peu plus, parfois un peu moins, venant des quatre coins de la République, par centaines, le temps d'un dimanche, convergent vers Uni Mail de petites fourmis. Elles arrivent généralement avant que la foule des curieux ne soit là et repartent bien après sa dispersion, dans l'anonymat de la nuit. Le feu des projecteurs, ce n'est pas pour elles. Lorsque le plateau-télé grouille de monde, lorsque l'animateur-vedette tente de modérer l'appétit de ses fauves, lorsque les bornes informatiques sont prises d'assaut pour connaître le score des plus biffés et des plus rajoutés, lorsqu'il se passe tout cela, les fourmis, dans l'ombre, travaillent.

Le monde des fourmis n'est pas accessible à tout un chacun. Il faut avoir un badge, et pas de n'importe quelle couleur. Ensuite, il faut savoir à quelle tâche on est assigné. Chaque fourmi a une place, une fonction. Il y a les numéroteuses, les messagères, les plannificatrices, les dépouilleuses, les contrôleuses. Sans parler des cheffes : il y a les cheffes de groupes, les cheffes de salle, etc. Les fourmis sont très organisées. Elles ont même des codes : "on passe en D2 pour le CdE mais on est toujours en D1 pour le CN".

Le monde des fourmis a une utilité. Sans lui, nul fauve ne pourrait aller sous le feu des projecteurs et affirmer, sur le ton de la victoire modeste : "c'est un excellent résultat d'ensemble, nous remercions les électeurs pour leur confiance" ou bien, groggy mais déterminé: "je prends acte de mon échec mais je saurai me montrer vigilant lorsque les élus dérogeront à leurs promesses". Un spectacle qu'aucun citoyen ne voudrait manquer. Les fourmis travaillent utilement, donc. Elles suivent tout le parcours des bulletins de vote depuis les électeurs jusqu'aux fauves.

Déjà, dans les locaux de vote dispersés sur le territoire de la République, des fourmis s'activent. Mais celles d'Uni Mail interviennent plus tard. Elles accueillent les urnes transportées précautionneusement par les forces de police : c'est le service du contrôle des urnes. Ensuite, elles envoient les enveloppes au service de numérotation. Là, les numéroteuses numérotent. Un, deux, trois, cent, mille, dix mille, tous les bulletins doivent être identifiables par un nombre. Des heures durant, chaque fourmi se saisit d'une enveloppe et numérote les deux cents bulletins contenus, inlassablement. Et gare à l'erreur! Une fourmi fautive laisse toujours des traces. À l'étape suivante, une prochaine fourmi ne manquera pas de le remarquer et d'y perdre du temps. Le concours de chaque fourmi est nécessaire pour l'avancement des travaux de l'ensemble de la fourmilière.

Après la numérotation, des messagères font passer les enveloppes au service du planning général. C'est là que s'organise l'approvisionnement des différentes salles de dépouillement. Il en faut pour tout le monde, tout le temps, histoire d'avancer au mieux. Quand les enveloppes parviennent aux salles, les dépouilleuses entrent en action. Par paire, l'une dictant, l'autre tapant, elles enregistrent les bulletins dans le système informatique. Attention, là aussi, des pièges existent. Une numéroteuse qui n'a pas bien fait son boulot et la plus expérimentée des dépouilleuses se retrouve dans la choucroute. Cette dernière n'est pas soustraite à son propre risque d'erreur : Cerutti Olivier au lieu de Cerutti Thierry et c'est la panique, Hirsch Nadège au lieu de Hirsch Béatrice et les résultats sont faussés. Heureusement, une fourmi maladroite pourra appeler sa cheffe de groupe pour entamer une procédure d'annulation de bulletin et ainsi réenregistrer correctement le Cerutti ou la Hirsch lésés.

De toute façon, tous les bulletins sont dépouillés deux fois par des fourmis différentes: D1, D2. Les risques d'erreur ou de fraude sont minimisés. Lorsqu'un bulletin est dépouillé différemment en D1 et en D2, il est automatiquement transféré chez les fourmis contrôleuses. Au service du contrôle, on se charge de trancher en ce qui concerne les bulletins douteux. C'est là aussi que surgissent parfois des improbables Che Guevara, des Charlie Chaplin, des Jean-Pierre Papin. Quand on y trouve des noms de fleurs, on annule. Sinon ces bulletins passent dans les votes blancs. Lorsque l'électeur croit tromper la vigilance des fourmis en glissant plusieurs bulletins dans la même enveloppe de vote, la scrupuleuse fourmi contrôleuse doit également trancher.

Après seulement, les fourmis communiqueuses s'approcheront des feux des projecteurs, sans s'y brûler. Elles donneront suffisamment de nourriture aux monstres de lumière pour qu'ils continuent de s'entredévorer. Mais tous les carnages ont une fin. Tandis que les fauves survivants rentrent chez eux, les fourmis, elles, poursuivent leur travail: il faut tout recompter. Le D2 les tient éveillées bien au-delà de minuit. Quand, enfin, elles peuvent prendre le chemin du retour, elles découvrent un hall d'Uni Mail désert. La lumière a cédé la place à la pénombre, le plateau-télé a disparu. Seuls quelques papiers chiffonnés jonchent encore le sol.

D'Alembert avait vu en Genève une République des abeilles. S'il avait pu connaître la démocratie, sans doute se serait-il plu à découvrir celle, tout aussi fascinante, des fourmis.

 

Robin Majeur

 

 

 

07:00 Publié dans Prendre le temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : élections, dépouillement | |  Facebook