10 novembre 2011
Goûter l'inconnu
Est-il possible d'apprécier sans repères ? C'est la question qui m'a trotté dans la tête durant la soirée d'hier, alors que j'assistais à un concert de musique traditionnelle chinoise au Conservatoire.
Ai-je apprécié ? Oui, suis-je tenté de dire en première intention. Je crois avoir aimé cette découverte d'instruments, de sonorités, de formes musciales inconnus. Mais ai-je vraiment apprécié ? Il faut sans doute distinguer le plaisir, que j'ai eu, de la capacité à comprendre ce qu'on me proposait, que je n'ai pas eue. Certains passages sonnaient faux: était-ce voulu ? Les morceaux semblaient finir, recommencer, tourner à l'endroit et à l'envers: la structure était-elle débridée ou n'en avais-je simplement pas la clef ? Les accords conclusifs ne concluaient pas, les conclusions n'avaient pas d'accords conclusifs: brouillage des pistes...
L'exercice est intéressant pour apprendre à se défaire de ses certitudes. Mais quand on cherche à comprendre, à évaluer ? Sans repères, je me sentais le devoir de suspendre mon jugement. Impossible de formuler une critique en n'ayant aucun point de comparaison. Il fallait se résoudre au charme simple de la nouveauté. Satisfaisant ? Toute la question des chocs culturels est là: comment construire des repères qui permettent de goûter et d'apprécier l'inconnu si l'on souhaite dépasser le stade de la curiosité exotique ?
Robin Majeur
23:02 Publié dans Prendre le temps | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
| Tags : concert, musique chinoise, conservatoire, repère, culture |
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28 octobre 2011
Culture savante vs. culture populaire ?
La semaine dernière, avec fracas, on apprenait la teneur des débats au sein de la commission de la culture de la ville de Genève (CART). Les subventions donneraient lieu à une véritable foire d'empoigne. Deux fronts s'opposeraient, droite contre gauche, culture savante contre culture populaire. Triste constat - s'il est bien avéré.
Je ne crois pas qu'il y ait une culture destinée par nature (si j'ose dire) à un public éclairé, inaccessible et irrémédiablement opposée à une culture de basse extraction, plus ouverte au grand nombre. Loin de moi la tentation du relativisme niveleur: tout ne se vaut pas. Mais tout ne s'oppose pas non plus.
Un exemple, pour montrer que les catégories "culture populaire" et "culture savante" sont en bonne partie construites. À Genève, le Grand-Théâtre est le symbole d'une culture d'élite, aux relents aristocratiques, sélective et qui pèse lourd dans le budget de la Culture. Les billets pour l'opéra sont (relativement) chers et c'est regrettable. Mais je me rappelle de ma première journée d'un séjour de longue durée en Italie. Je déambulais dans une ville comme seule l'Italie en a produites quand un air familier m'arrêta. La fameuse ballade de Senta, dans le Vaisseau fantôme de Wagner, remontait le conduit de mes oreilles. Senta était là, au milieu du tumulte urbain, appellant le Hollandais volant. Plus loin, devant la porte fermée d'une église, je reconnus un air du Rigoletto. Ca rigolait, dans une église ! Cette même journée, en m'enfonçant dans les ruelles d'un quartier serré, je passai sous une fenêtre ouverte. L'émotion de Traviata m'envahit. Violetta se cachait derrière ces murs ! En Italie, l'opéra est partout, ses airs sont sifflés par tous, il est culture populaire.
Les vrais enjeux, ceux dont j'aimerais voir débattre nos élus, sont la transmission et la médiation de la culture. Ou comment démocratiser l'accès aux arts en nivelant par le haut. Car démocratiser ne veut pas dire regarder en bas. C'est plutôt donner le goût de lever la tête au ciel, vers les étoiles enivrantes des arts, vers la beauté. Pour cela, il faut être à la pointe, ne pas faire de concession sur la qualité des productions artistiques. Sans qualité, rien à transmettre. Pour convaincre - même un public peu connaisseur -, il faut avoir des arguments solides, une esthétique travaillée, une réflexion fondée. Alors, seulement, il est possible de transmettre quelque chose. À condition de s'en donner les moyens.
Robin Majeur
14:24 Publié dans Prendre le temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : culture, grand-théâtre, subvention |
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27 octobre 2011
Concert de Ballake Sissoko et Vincent Segal : séduire sans fard
C'était samedi dernier, dans un lieu que je ne connaissais pas: le Théâtre de l'Octogone à Pully. Une ambiance feutrée, intimiste. À la kora, Ballake Sissoko. Au violoncelle, Vincent Segal. Un concert magique. Tout respirait la simplicité. Pas de décor, pas de mise en scène, pas de show. Juste une lumière, faible et chaude, deux chaises et deux musiciens.
Mais les principaux protagonistes sont les instruments. La kora, sorte de harpe avec une grande caisse de résonnance ronde, est finement ornée. À côté, le violoncelle, de taille similaire, les formes pareillement arrondies, est d'un brun pénétrant.
Le temps d'accorder ces innombrables cordes et la musique commence. On découvre le son de la kora. C'est doux et cristallin. On est transporté en Afrique de l'ouest. Discrètement, le violoncelle entre. Les pizzicati graves, ces pincements de cordes, donnent une assise profonde aux mélodies déjà virtuoses de la kora. Puis, le violoncelle prend la parole. Avec son archet, Segal s'envole. Le son flotte, devient nasillard, retrouve du grain : toutes les ressources de l'instrument sont utilisées. Tout à coup des harmoniques, des folles cavalcades de notes, des rythmes secs. Et toujours cette recherche d'un doux mariage avec la kora. Ce n'est pas une musique d'effet, qui jouerait seulement sur des techniques d'instrument faciles pour émouvoir l'auditeur. C'est le contraire d'une entreprise de séduction. Qu'ils jouent pour mille, pour cent personnes, qu'ils jouent pour eux seuls, le simple plaisir de partager leur souffle de vie à travers la musique semble les guider.
Entre les morceaux, Segal dit quelques mots. La première pièce utilise une mélodie ouest-africaine du XIIIe siècle. Qui a dit que l'Afrique n'avait pas d'histoire? Ensuite, l'inspiration remonte vers le Sahara, vole vers la Turquie, vers la Bretagne, pour finir au Brésil. Segal nous livre en trois mots sa théorie sur l'origine des instruments à cordes. Contrairement à ce que prétendent certains de ses amis chercheurs au CNRS, ils sont la découverte de chasseurs pacifistes. Ne voulant pas courir après le gibier, certains individus auraient remarqué que l'effleurement de la corde de leur arc provoquait un son. Et qu'en y ajoutant un peu de tension, deux notes distinctes en sortaient. Le début d'une grande histoire. Il est comme ça, Vincent Segal. Pas spécialement bon orateur, cherchant parfois ses mots, sautant d'une idée à une autre, il aime rire avec le public, simplement.
Sissoko ne parle pas: il s'exprime par la musique. Parfois l'auditeur perçoit un gromellement ou une mélodie chantée dans le fond de la gorge. Comme Keith Jarrett en jazz, comme Pablo Casals en classique, son corps forme un tout avec sa musique. En fait de grognement, on croit sentir en réalité une manifestation de plaisir : la jouissance de se sentir vivre en jouant.
L'aventure d'un métissage musical est risquée. Souvent la greffe ne prend pas, le mélange de différentes cultures musicales produit un patchwork désarticulé, une superposition d'informations interférentes. Trop de monde cède à la mode du métissage, au mélanger pour mélanger. Ici, les deux musiciens s'inspirent et s'imprègnent de différentes traditions pour mieux s'exprimer. Leur intelligence et leur virtuosité leur permet de s'essayer à tout. Ils "désaccordent" même leur instrument pour retrouver les sonorités naturelles des modes non tempérés que nos oreilles d'Occidentaux, depuis J.S. Bach, identifient à des erreurs d'intonation. Toutes ces influences, ils les font leur: ce que ces deux musiciens nous offrent, ce n'est ni de la musique africaine, ni de la musique brésilienne, c'est leur musique. Et c'est ça qu'on aime.
Robin Majeur
08:00 Publié dans Prendre le temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : musique, culture, violoncelle, afrique |
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