14 novembre 2011

Beethoven et le plaisir de chercher

 

Redécouvrir... la 2ème symphonie de Beethoven


ta-ta-ta-taaaaaa. Le malheureux destin de Beethoven est d'être parfois réduit à ces quatre notes qui formeraient, précisément, le motif musical du destin. Evidemment que la 5ème symphonie de Beethoven est un chef d'oeuvre. Pas seulement le premier mouvement, d'ailleurs. Au rayon des chefs d'oeuvre, on cite généralement les numéros symphoniques impairs: 3,5,7,9. À quoi on ajoute la 6ème, parce qu'elle a un surnom ("Pastorale"). Le reste sombre un peu dans l'oubli. Pourtant, chacune des neuf symphonies de Beethoven a sa personnalité et sa valeur. Il n'y en a pas une que je n'apprécie pas. Cette semaine l'OSR joue la 2ème. Regardons-là de plus près.

Symphonie de jeunesse, immature, inaboutie ? De jeunesse, oui, mais pas de n'importe qui: de Beethoven ! Déjà, on devine le génie, on sent la maîtrise de l'orchestration, on entend sa fabuleuse capacité à travailler son matériau musical. Ce que j'aime chez lui, c'est l'économie des moyens. Avec peu, il fait tant. Dans le premier mouvement, le développement - cette partie centrale où il exploite les thèmes qu'il a présentés précédemment - est déjà le signe d'une imagination débridée. Il utilise ses thèmes, les transforme, déplace les accents, change de tonalité; son matériau est trituré jusqu'à en créer une folle intensité dramatique. Il n'existe pas meilleur dramaturge que Beethoven.

Le deuxième mouvement, lui aussi, est magnifique. Il se déploie tranquillement, partant d'un thème simple, pour creuser dans les profondeurs abyssales de nos sensibilités. Beethoven nous raconte une histoire, peut-être celle de notre existence même. Coup de coeur, enfin, pour un passage du dernier mouvement. Après quelques mesures, la machine se met en place. C'est très simple : les temps aux basses, les contre-temps aux violons, la mélodie aux vents. On se croit à dos de cheval; on cavale, à l'aise. En mode majeur puis en mineur. Mais cela ne dure pas : très vite on va voir vers d'autres cieux. Car Beethoven cherche toujours et donne toujours à chercher.

 

Robin Majeur

 

-- Ludwig van Beethoven, 2ème symphonie en ré majeur, 1801-1802 --


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27 octobre 2011

Concert de Ballake Sissoko et Vincent Segal : séduire sans fard

C'était samedi dernier, dans un lieu que je ne connaissais pas: le Théâtre de l'Octogone à Pully. Une ambiance feutrée, intimiste. À la kora, Ballake Sissoko. Au violoncelle, Vincent Segal. Un concert magique. Tout respirait la simplicité. Pas de décor, pas de mise en scène, pas de show. Juste une lumière, faible et chaude, deux chaises et deux musiciens.

Mais les principaux protagonistes sont les instruments. La kora, sorte de harpe avec une grande caisse de résonnance ronde, est finement ornée. À côté, le violoncelle, de taille similaire, les formes pareillement arrondies, est d'un brun pénétrant.

Le temps d'accorder ces innombrables cordes et la musique commence. On découvre le son de la kora. C'est doux et cristallin. On est transporté en Afrique de l'ouest. Discrètement, le violoncelle entre. Les pizzicati graves, ces pincements de cordes, donnent une assise profonde aux mélodies déjà virtuoses de la kora. Puis, le violoncelle prend la parole. Avec son archet, Segal s'envole. Le son flotte, devient nasillard, retrouve du grain : toutes les ressources de l'instrument sont utilisées. Tout à coup des harmoniques, des folles cavalcades de notes, des rythmes secs. Et toujours cette recherche d'un doux mariage avec la kora. Ce n'est pas une musique d'effet, qui jouerait seulement sur des techniques d'instrument faciles pour émouvoir l'auditeur. C'est le contraire d'une entreprise de séduction. Qu'ils jouent pour mille, pour cent personnes, qu'ils jouent pour eux seuls, le simple plaisir de partager leur souffle de vie à travers la musique semble les guider.

Entre les morceaux, Segal dit quelques mots. La première pièce utilise une mélodie ouest-africaine du XIIIe siècle. Qui a dit que l'Afrique n'avait pas d'histoire? Ensuite, l'inspiration remonte vers le Sahara, vole vers la Turquie, vers la Bretagne, pour finir au Brésil. Segal nous livre en trois mots sa théorie sur l'origine des instruments à cordes. Contrairement à ce que prétendent certains de ses amis chercheurs au CNRS, ils sont la découverte de chasseurs pacifistes. Ne voulant pas courir après le gibier, certains individus auraient remarqué que l'effleurement de la corde de leur arc provoquait un son. Et qu'en y ajoutant un peu de tension, deux notes distinctes en sortaient. Le début d'une grande histoire. Il est comme ça, Vincent Segal. Pas spécialement bon orateur, cherchant parfois ses mots, sautant d'une idée à une autre, il aime rire avec le public, simplement.

Sissoko ne parle pas: il s'exprime par la musique. Parfois l'auditeur perçoit un gromellement ou une mélodie chantée dans le fond de la gorge. Comme Keith Jarrett en jazz, comme Pablo Casals en classique, son corps forme un tout avec sa musique. En fait de grognement, on croit sentir en réalité une manifestation de plaisir : la jouissance de se sentir vivre en jouant.

L'aventure d'un métissage musical est risquée. Souvent la greffe ne prend pas, le mélange de différentes cultures musicales produit un patchwork désarticulé, une superposition d'informations interférentes. Trop de monde cède à la mode du métissage, au mélanger pour mélanger. Ici, les deux musiciens s'inspirent et s'imprègnent de différentes traditions pour mieux s'exprimer. Leur intelligence et leur virtuosité leur permet de s'essayer à tout. Ils "désaccordent" même leur instrument pour retrouver les sonorités naturelles des modes non tempérés que nos oreilles d'Occidentaux, depuis J.S. Bach, identifient à des erreurs d'intonation. Toutes ces influences, ils les font leur: ce que ces deux musiciens nous offrent, ce n'est ni de la musique africaine, ni de la musique brésilienne, c'est leur musique. Et c'est ça qu'on aime.

 

Robin Majeur

 

 

 

 

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